ALLEMAGNE - Allemagne moderne et contemporaine


ALLEMAGNE - Allemagne moderne et contemporaine
ALLEMAGNE - Allemagne moderne et contemporaine

On ne saurait exagérer l’importance de la date de 1648 dans l’histoire de l’Allemagne. Non que les traités de Westphalie, en dépit d’une légende tenace, aient instauré un «nouvel ordre européen»: ils sont avant tout un règlement des questions allemandes à l’issue de la longue période – quelque 130 ans – de luttes religieuses et politiques qui séparent l’Allemagne médiévale de l’Allemagne moderne. (Maximilien Ier, mort en 1519, a tous les caractères d’un souverain du Moyen Âge.) Ces traités règlent à la fois les «satisfactions» territoriales accordées à certains princes allemands (Bavière, Brandebourg) ou étrangers (France, Suède), le statut des Églises en Allemagne et l’organisation intérieure de l’Empire. La «garantie» franco-suédoise (que remplacera en fait, après le congrès de Teschen de 1779, une garantie franco-russe) est dirigée moins contre l’Allemagne que contre les ambitions de l’Empereur, d’autant plus à craindre qu’une présomption d’hérédité est en train de s’établir en faveur de la dynastie des Habsbourg.

Les trois siècles qui englobent l’histoire de l’Allemagne moderne ont connu trois formes de Reich , séparées par des interrègnes de durée très inégale.

Au Ier Reich , qui se dissout en 1806, fait suite une longue période au cours de laquelle le lien destiné à unir les pays germaniques n’arrive pas à se définir. Tour à tour sont essayées une solution napoléonienne: la Confédération du Rhin (1806), une solution autrichienne: la Confédération germanique (1815), une solution prussienne: la Confédération de l’Allemagne du Nord (1867). Celle-ci aboutit, après la guerre franco-allemande, à la fondation, en 1871, du IIe Reich , celui de Bismarck: un empire fédéral sous la direction du roi de Prusse qui prend le titre d’empereur. La défaite de 1918 inaugure – bien que l’appellation Deutsches Reich soit officiellement conservée par la Constitution de 1919 – un nouvel interrègne, la république de Weimar . Celle-ci s’effondre en 1933 sous les coups du parti national-socialiste dont le chef, Adolf Hitler, prétend fonder pour mille ans un IIIe Reich . Il durera en fait douze ans, ayant entraîné le pays dans la plus grande catastrophe de son histoire. L’Allemagne contemporaine offre des traits qui, un demi-siècle après la défaite, présentent avec celle qui l’a précédée plus de différences que de ressemblances.

1. Le dernier visage du Premier Reich (1648-1806)

On se rappelle que l’Empire comprend quelque 350 États – mais est-ce bien le mot qui convient pour les villes libres, les évêchés, les abbayes, les seigneuries minuscules? – représentés par la Diète de Ratisbonne. À sa tête, un empereur désigné par huit (neuf en 1692) Électeurs, laïcs et ecclésiastiques, protestants et catholiques. Pendant toute cette période, les empereurs appartiennent – sauf une exception – à la dynastie des Habsbourg: Léopold Ier (1658-1705), dont le règne marque la naissance de l’État autrichien; Joseph Ier (1705-1711), qui prend une part active à la guerre de Succession d’Espagne; Charles VI (1711-1740), l’auteur de la pragmatique sanction de 1713; Charles VII de Bavière (1742-1745); François Ier (1745-1765), dont Marie-Thérèse inspire la politique; Joseph II (1765-1790), type du despote éclairé, qui abolit le servage et impose l’allemand comme langue officielle; Léopold II (1790-1792); François II (1792-1806), qui entra en guerre contre la France de la Révolution.

L’espace allemand

Que fut l’Empire de ces Habsbourg? Quelque 900 000 km2, de Kiel à Trente, de Nancy à Vienne, d’Aix-la-Chapelle à Breslau. Mais il faut en défalquer ce que l’on commence, au XVIIIe siècle, à appeler l’Autriche, autrement dit les possessions héréditaires des Habsbourg: couronne de saint Venceslas (Bohême, Moravie, Silésie jusqu’au milieu du XVIIIe siècle) et domaines proprement autrichiens (Autriche, Tyrol, Styrie, Carinthie, Carniole) – ainsi que les provinces qui font peut-être partie du Saint Empire romain, mais non pas germanique: Pays-Bas espagnols puis (1714) autrichiens, Lorraine (jusqu’en 1738), Franche-Comté (jusqu’en 1678). Il faut y ajouter, par contre, les possessions prussiennes situées hors des limites de l’Empire: Prusse dès avant 1648, territoires arrachés à la Pologne en 1772, 1793 et 1795. Circonscrite de la sorte, l’Allemagne constitue un ensemble d’environ 500 000 km2. Les frontières de l’Empire varient peu de 1648 à 1803. Les cessions entament l’Ouest, au profit de la France: Alsace (1648), Franche-Comté (1678), Lorraine (1738). C’est hors de l’Empire que s’accroissent la Prusse et l’Autriche, aux dépens de la Pologne et de la Turquie. En passant des Habsbourg aux Hohenzollern, la Silésie ne quitte pas l’Empire.

L’espace ainsi délimité présente un aspect assez différent de celui auquel nous sommes accoutumés, notamment par la faiblesse de l’occupation du sol. Les solitudes abondent: landes, tourbières et marécages de l’Allemagne du Nord-Ouest, «sablonnières» du Brandebourg et de Poméranie, trouées de lacs, semées de bois de pins et de bouleaux, épaisses forêts de l’Allemagne moyenne (Spessart, plateaux de Rhénanie et de Hesse, Juras souabe et franconien). Les cours d’eau jouent souvent le rôle de zones de répulsion. C’est vrai des fleuves de l’Allemagne de l’Est avec leurs forêts inondées, Spreewald et Oderbruch, et aussi du Rhin supérieur de Bâle à Mannheim, inextricable fourré d’aulnes et de roseaux où divaguent les bras d’un fleuve encore sauvage. Seules sont cultivées, outre quelques taches de «colonisation» dans le Nord et l’Est, les campagnes de l’Ouest et du Sud-Ouest, certaines régions privilégiées comme la Goldene Aue de Thuringe, quelques vallées: Neckar, Main, Elbe moyen, Rhin depuis Worms jusqu’à l’entrée en Hollande. Une exception toutefois concernant les hauteurs: à la solitude forestière du Wald s’oppose le Berg , la montagne riche en minerais d’argent, d’étain, de plomb, de cuivre, de fer, qu’exploite une population de mineurs habiles et recherchés dans toute l’Europe.

Un espace qui a peu changé depuis le XIIIe siècle et que – après la réparation des ruines de la guerre de Trente Ans – la révolution agricole n’atteindra guère qu’à la fin du XVIIIe siècle.

Une population inégalement répartie

Combien d’hommes vivent sur cet espace? Les évaluations sont malaisées. On considère qu’entre 1620 et 1650 la population de l’Empire (non de l’Allemagne) est tombée de 20 à 7 millions. Elle serait remontée à 10 millions vers 1700 pour retrouver le chiffre de 20 millions vers 1750 et atteindre 28 millions en 1790; lenteur de la reprise donc, due avant tout aux années creuses du milieu du XVIIe siècle, les régions les plus touchées étant, en Allemagne du Nord, le Brandebourg, la Poméranie, le Mecklembourg et la Silésie, dans l’Allemagne moyenne le pays de Magdebourg, la Thuringe et la Hesse, dans le Sud-Ouest la plaine rhénane, plus particulièrement le Palatinat. À l’influence de ce creux démographique il faut ajouter, pour l’Allemagne du Nord, la malaria (la peste a disparu avec la guerre de Trente Ans). Déjà faible par elle-même, cette population est très inégalement répartie. Il y a contraste entre l’Est où, vers 1650, la densité est inférieure à 5, et l’Ouest où elle atteint 15 à 20, parfois 30 en Rhénanie et au pied des Alpes, rejoignant ainsi le noyau dense qui, d’Amsterdam à Messine, forme la dorsale démographique de l’Europe. La croissance par quoi se marque le XVIIIe siècle affecte donc surtout l’Est et le Nord – l’Allemagne «coloniale» – dont certaines provinces doublent ou même triplent entre 1700 et 1800: la Silésie s’accroît de 100 p. 100, la Prusse orientale de 132 p. 100, la Poméranie de 316 p. 100.

Pas d’opposition tranchée entre villes et campagnes; ou plutôt, celle-ci est de nature juridique, non humaine et économique. La densité dans la maison urbaine est la même que dans la maison rurale. Des citadins franchissent les remparts pour se rendre dans les faubourgs où ils cultivent champs, jardins ou vignobles. L’Allemagne est un pays de villes nombreuses, mais petites. Seule Vienne atteint, vers 1700, les 100 000 habitants. À la même époque, Hambourg en compte 60 000, Breslau et Königsberg 40 000, Lübeck et Cologne 30 000, Augsbourg et Magdebourg 25 000, Dresde 20 000 (63 000 en 1756, chiffre qui, après les destructions de la guerre de Sept Ans, ne sera retrouvé que vers 1830). En Prusse, Berlin est une exception: de 6 000 habitants en 1648, la ville passe à 20 000 en 1680, à 58 000 en 1688 par l’absorption de cinq communes périphériques, à 100 000 en 1786. Mais les villes ne se distinguent pas seulement par leur population plus ou moins forte: aux vieilles cités impériales s’opposent les nouvelles résidences princières. Toutefois, la distinction recouvre surtout un contenu social différent, et c’est en examinant la société qu’on saisira mieux la véritable nature de cette opposition.

Les ordres de la société

La société allemande des XVIIe et XVIIIe siècles est essentiellement une société d’ordres (Stände ), de statuts où les privilèges correspondent à des fonctions beaucoup plus qu’à des classes, au sens moderne du mot.

La situation du clergé

Par suite de la division en plusieurs confessions et de l’émiettement territorial, les clergés ne constituent pas, en Allemagne, un ordre aussi solidement organisé qu’en France. Les Églises protestantes sont établies sur la base des possessions des princes luthériens ou calvinistes. Le principe Cujus regio, ejus religio souffre peu d’exceptions, la plus notable étant celle des électeurs de Saxe, devenus catholiques à la fin du XVIIe siècle pour occuper le trône de Pologne, mais dont les sujets restent fidèles à l’enseignement de Luther. En Prusse les Hohenzollern, calvinistes, règnent sur une majorité de luthériens. Quant au catholicisme, il dispose d’un clergé nombreux et riche, qui ne se confine pas dans son rôle religieux. Des archevêques et des évêques, des abbés de monastères sont princes d’Empire et joignent à l’autorité spirituelle un pouvoir temporel de même nature que celui des princes laïcs. C’est le cas des archevêques-électeurs de Cologne, Trèves et Mayence, des évêques de Spire, de Würzburg ou de Münster, des abbés de Maria Laach en Rhénanie ou de Sankt-Blasien en Forêt-Noire. Ils embellissent leurs abbayes ou leurs résidences épiscopales; ainsi, Würzburg compte au nombre des chefs-d’œuvre de l’art baroque. Surtout, ils s’appliquent à gouverner leurs domaines d’une façon rationnelle: il y a en Allemagne, comme dans la France du XVIIIe siècle, des prélats administrateurs plus soucieux de résultats matériels que de perfectionnement spirituel. Selon le mot de l’abbé de Pradt: « Princes-évêques, ils tiennent, dans leurs habitudes, plus du prince que de l’évêque.» Beaucoup sont des adeptes du joséphisme dont l’un d’entre eux est, sous le pseudonyme de Justinus Febronius, l’initiateur: Nicolas de Hontheim, coadjuteur de l’archevêque de Trèves. C’est son esprit qui inspire la Punctation d’Ems de 1786, document rédigé par les trois archevêques-électeurs et le prince-évêque de Salzbourg à l’occasion de la création d’une nonciature apostolique à Munich, pour opposer les droits des évêques aux «prétentions» des papes et revendiquer une indépendance quasi totale: doctrine dont le caractère excessif rencontre, d’ailleurs, l’hostilité de la majorité des évêques allemands.

Noblesse d’Empire et noblesse de cour

Il y a en Allemagne deux noblesses. D’abord la vieille noblesse d’Empire – dans la mesure où elle a survécu aux guerres des XVIe et XVIIe siècles. À cette catégorie appartiennent, d’une part les souverains d’États minuscules (Kleinstaaterei ), représentés au collège des princes de la Diète, d’autre part les chevaliers qui ne possèdent qu’un château et qui prétendent ne relever que de l’Empereur en qui ils voient leur protecteur naturel (Ritterschaft ). Leur situation matérielle est souvent difficile et les conduit à entrer au service de l’Empereur ou même d’un prince plus puissant qu’eux. Ils représentent, en plein âge classique, une survivance de l’Allemagne médiévale. L’autre noblesse, c’est la noblesse de cour, groupée autour des souverains des États qui se constituent peu à peu, dans le Saint Empire finissant. Parfois de fraîche date, elle doit sa richesse – principalement foncière – aux libéralités du prince et mène une vie fastueuse dans ses palais proches de la résidence, dans les châteaux qu’elle se fait construire à l’imitation du style français. Car c’est dans cette noblesse que l’imitation – et même le snobisme – des modes françaises est la plus forte. Ces nouveaux nobles servent, en qualité de courtisans, de diplomates, d’officiers, de hauts fonctionnaires, leurs princes qui, eux aussi, visent à imiter le «roi très chrétien». Ministres, ils s’efforcent souvent d’appliquer dans l’État les maximes du despotisme éclairé. Il faut, dans l’Allemagne du XVIIIe siècle, tenir compte de cette classe de gens de cour, véritable aristocratie, beaucoup plus méprisante à l’égard de la bourgeoisie que ne l’était la vieille noblesse d’Empire.

La bourgeoisie urbaine

Il existe, en Allemagne, une bourgeoisie nombreuse et active. La civilisation urbaine constitue un aspect essentiel de la vie sociale. Mais, de même qu’on a pu distinguer deux sortes de noblesse, on trouve dans l’Empire deux types de villes. Les villes nouvelles, celles qui sont en plein essor et qui représentent l’Allemagne «moderne»; ce sont les capitales des États, les résidences princières, presque toujours doublées, aux environs, d’un simili-Versailles: Berlin-Charlottenburg, Munich-Nymphenburg, Stuttgart-Ludwigsburg, Mannheim-Schwetzingen, Cassel-Wilhelmshöhe. Certaines de ces capitales sont des créations récentes où l’imagination des urbanistes a pu se donner libre cours: Mannheim la ville-damier, Karlsruhe la ville-éventail. Très différentes, les villes libres, les vieilles cités impériales (Reichsstädte ), restent fortement attachées à leurs droits et à leurs libertés. Qu’elles aient obtenu en 1648 une représentation distincte à la Diète donne la mesure de leur force. Nombreuses surtout dans l’Allemagne du Centre et du Sud-Ouest, elles ne se confondent pas avec les capitales et les résidences. Sur les domaines des ducs de Wurtemberg, voici, à côté de Stuttgart et de Ludwigsburg, des villes libres: Aalen, Biberach, Bopfingen, Buchhorn (futur Friedrichshafen), Esslingen, Giengen an der Brenz, Heilbronn, Reutlingen, Rottweil, Schwäbisch Hall, Weil der Stadt. Dans ces villes, le patriciat urbain, qui domine une population d’artisans et de petits commerçants, se montre très jaloux de ses prérogatives et entend se réserver l’administration de la cité: il est caractéristique que l’archevêque-Électeur de Cologne ne réside pas, malgré son titre, dans cette ville, mais à Bonn. Francfort-sur-le-Main, Nuremberg, Augsbourg, Hambourg, Brême, Lübeck sont de véritables républiques marchandes dont la richesse est fondée sur le commerce, maritime ou continental, et sur la banque. Des villes plus modestes ont conservé leurs vieux quartiers à l’intérieur de leurs remparts (Rothenburg ob der Tauber, Dinkelsbühl, Nördlingen), et témoignent encore de l’éclat de cette vie urbaine.

La condition paysanne

Comme dans toute l’Europe, les paysans constituent la majorité (environ 80 p. 100) de la population. Particulièrement éprouvés par la guerre de Trente Ans, ils ont, lentement, repeuplé les villages et réoccupé le sol. Mais, là aussi, des distinctions sont à faire. Dans l’ouest et le sud de l’Allemagne – plaine du Rhin, vallées de la Moselle, du Main et du Neckar, plateau bavarois – la condition paysanne se rapproche, tout en restant sans doute inférieure, de ce qu’on connaît en France. Une bonne partie des revenus va au seigneur (Grundherr ), à titre soit de fermage, soit, si le paysan est propriétaire, de droits seigneuriaux. Les villages sont des collectivités où chaque paysan possède une Hufe , droit de participation à l’ensemble des possessions du village: d’une part un droit d’usage sur l’Allmende (partie non partagée du domaine communal), de l’autre une certaine quantité, divisée en parcelles, de terre cultivable suivant un plan (Flurzwang ) établi par la collectivité villageoise. Mais dans l’est et le nord du pays, le seigneur est Gutsherr , auquel les paysans doivent de nombreuses corvées. Sur les grands domaines appartenant aux junkers, la condition du paysan (Unterthänigkeit ) rappelle celle des serfs du Moyen Âge. On passe progressivement d’ouest en est à un type de vie rurale qui est celui de la Pologne et de la Russie.

Une économie rurale et artisanale

De ces quelques indications sur la paysannerie allemande, on peut induire le caractère majeur de l’économie: une agriculture à dominante céréalière avec assolement à longue jachère: dominante, mais non monoculture. Le paysan allemand cultive les mêmes plantes, élève les mêmes animaux que ses contemporains d’Europe occidentale ou centrale; avec quelques différences cependant: remplacement du froment par le seigle, à mesure qu’on s’avance vers l’est et le nord, diffusion au XVIIIe siècle de la culture de la pomme de terre. Mais les rendements sont faibles (d’où les risques permanents de disette), moins peut-être en raison de l’insuffisance des techniques que du peu d’étendue des terres cultivées; c’est une agriculture non «couvrante» qui, outre les sols abandonnés à la jachère, laisse de côté les forêts et les espaces où le tapis végétal est dégradé: encore est-ce là le cas de l’Allemagne ciselbienne. À l’est d’une ligne Lübeck-Dresde, l’agriculture est restée jusque vers 1750 ce qu’elle était avant la «révolution» des XIIe et XIIIe siècles – un dixième seulement du sol est cultivé – et ce n’est pas avant la seconde moitié du XVIIIe siècle que la colonisation des terres de l’Est, discontinue elle aussi, avec ses villages et ses terroirs défrichés au milieu des landes et des forêts, commencera à mettre en valeur cette Allemagne déshéritée.

L’activité industrielle reste très archaïque et de type artisanal. Le système corporatif se maintient dans les villes libres, et si, à proximité de leurs résidences, les princes fondent, à l’instar des rois de France, des manufactures de porcelaine, de soieries, d’armes, on ne saurait encore parler de grande industrie. Pourtant, il est un domaine où les ouvriers allemands sont réputés: la métallurgie. Elle se trouve, au XVIIIe siècle, «en pleine gestation technique» avec la substitution, au bas fourneau «à la catalane» (Stückofen ), du haut fourneau (Flussofen ), d’ailleurs toujours chauffé au bois. Le travail des métaux reste en rapport avec la recherche minière: c’est en 1765 qu’est fondée la Bergakademie de Freiberg, sur les terres de l’Électeur de Saxe. C’est également au XVIIIe siècle que se développent, à côté des industries traditionnelles de la laine et du lin, la filature et le tissage du coton. Mais, là encore, il s’agit de petites entreprises, même dans le cas d’ateliers ruraux travaillant pour des fabricants d’Aix-la-Chapelle ou de Breslau.

En dépit des routes en général médiocres – rien de comparable aux routes royales de France – et de la multiplicité des barrières douanières que suscite le morcellement politique, le commerce est actif: commerce du plat pays à la ville, ou même de ville à ville. Mais trois grands centres ont une importance internationale: Hambourg, Francfort, Leipzig. À peu près épargnée par la guerre de Trente Ans, la ville hanséatique connaît, aux XVIIe et XVIIIe siècles, une période de prospérité. Bien que ne débordant pas encore sur l’Elbe, le port est actif, ajoutant au trafic de la mer du Nord et de l’Atlantique – les toiles et les vins de France y ont des entrepôts – le commerce lointain avec l’Amérique, en particulier avec les jeunes États-Unis, et l’Asie. Hambourg devient ainsi le distributeur des produits coloniaux – sucre (la ville possède de nombreuses raffineries), café, indigo – pour toute l’Allemagne du Nord. Francfort se caractérise par l’abondance des capitaux, et les noms de Bethmann, plus tard de Rothschild, disent assez son importance comme centre bancaire. Mais sa foire, quoique toujours fréquentée, décline au profit de Leipzig – die Messestadt – qui devient au XVIIIe siècle la première place d’Allemagne. On s’y rend de tous les points de l’Empire, et c’est là que s’échangent les produits des pays de l’Europe du Nord, de l’Ouest et surtout de l’Est. Dès cette époque, le commerce du livre est une des spécialités de Leipzig.

Économie de type ancien, à peine touchée dans les années quatre-vingt du XVIIIe siècle par la révolution industrielle qui, depuis 1760, commence à transformer l’Angleterre, telle est l’image que présente, dans ce domaine, l’Allemagne de l’âge classique. Les crises qui secouent cette économie appartiennent, elles aussi, à un modèle traditionnel, en ce qu’elles sont causées par les mauvaises récoltes et, moins fréquemment, par la gêne que la guerre peut apporter au commerce maritime. Mais l’économie est affectée également, compte tenu des disparités régionales, par les mouvements de longue durée qui se succèdent au cours de la même période: une «phase B» qui se prolonge jusque vers 1720-1730, avec un creux particulièrement prononcé entre 1670 et 1690; une «phase A» se terminant vers 1815-1820, où l’expansion subit néanmoins un ralentissement entre 1770 et 1790.

Les mentalités

L’étude de la mentalité des Allemands de 1648 à 1806 se heurte à une difficulté dont on ne doit pas sous-estimer l’importance. Prédominance de l’agriculture et majorité de paysans, a-t-on souligné. Or comment savoir ce que pense le paysan allemand? Même dans les campagnes de l’Ouest et du Sud-Ouest, l’instruction est peu répandue et le deutscher Michel n’a pas laissé de témoignages écrits sur sa vie de tous les jours, ses joies et ses peines, ses rancunes et ses espoirs. Souci du pain quotidien et donc de la récolte, rapports avec le seigneur laïque ou ecclésiastique, telles sont les préoccupations majeures. La différence de la condition paysanne, à l’ouest ou à l’est de l’Allemagne, influe certainement sur la mentalité collective et, s’il en a quelque idée, le colon d’un grand domaine brandebourgeois, poméranien ou prussien ne peut qu’envier l’existence du petit propriétaire ou du fermier de Rhénanie et de Souabe. Un trait, toutefois, apparaît comme assez constant: les campagnes allemandes ne sont pas déchristianisées, et la piété traditionnelle et naïve qui se manifeste dans les cérémonies et les pèlerinages exprime une foi sincère, beaucoup plus sans doute que celle de tel ou tel prélat «éclairé».

La mentalité que nous pouvons atteindre est, en réalité, celle des milieux instruits: bourgeoisie, aristocratie, dirigeants laïques ou d’Église. Quels en sont les traits essentiels?

La tolérance religieuse

L’année 1648 marque, en Allemagne, la fin des guerres religieuses. Il s’est établi, depuis, une tolérance de fait entre les différentes confessions. Dans les âmes d’élite, elle s’épanouit en une volonté d’œcuménisme. Chez la plupart, elle est faite, sans doute, d’une certaine lassitude et aussi d’une identité d’attitude envers la vie et ses problèmes, de l’appartenance à une civilisation commune. Il faut noter, au sein du luthéranisme, le succès du piétisme dérivé de l’enseignement de l’Alsacien Philippe Spener (1635-1705), pasteur à Francfort puis à Dresde, qui s’efforçait de «mettre une foi vivante et pratique à la place d’une orthodoxie trop rigide et de pratiques desséchantes» et insistait sur la nécessité de la conversion individuelle. À noter aussi l’action du comte de Zinzendorf (1700-1760) qui, dans ses domaines de Lusace, fonda pour l’unité des frères moraves la communauté de Herrnhut, vouée aux pratiques charitables. Un autre courant religieux – il serait plus exact de parler de religiosité – traverse l’Allemagne à la fin du XVIIIe siècle: l’illuminisme. Forme de la franc-maçonnerie mystique, fondée en 1776 à Ingolstadt, l’illuminisme fit des adeptes en Allemagne du Sud parmi les membres des professions libérales, les fonctionnaires et les gens de cour. Mais, ajoutant à leurs doctrines une critique des pouvoirs établis et de la société, les membres de la secte sont inquiétés par les États où s’exerce leur activité.

Développement des universités et unification de la langue

Les universités allemandes sont beaucoup plus vivantes que celles de France. Elles sont nombreuses – une trentaine – et, aux XVIIe et XVIIIe siècles, les souverains des États qui se constituent veulent avoir leur université comme ils ont leur résidence ou leurs manufactures. Ainsi s’expliquent les fondations postérieures aux traités de Westphalie: Kiel (1665), Halle (1694), Göttingen (1734), Erlangen (1743), Bonn (1778). Le fait marquant est l’abandon progressif du latin au profit de l’allemand comme langue d’enseignement. Le juriste Christian Thomasius en est l’initiateur à Leipzig, en 1687: cinquante ans plus tard, la cause est gagnée, et c’est en allemand qu’enseignent Wolff à Halle, Kant à Königsberg. Dans trois domaines au moins – le droit, la philosophie et, à la fin du XVIIIe siècle, la philologie classique – les universités allemandes brillent d’un éclat que l’Europe reconnaîtra aux environs de 1800.

Résultat dû à l’un des faits les plus importants de l’âge classique finissant: «Vers le milieu du XVIIIe siècle, l’Allemagne possède, pour la première fois, une langue commune dont les formes et le vocabulaire s’imposent aussi bien à la philosophie, aux sciences, à la politique, aux tribunaux, à la chaire qu’à la littérature proprement dite.» Elle transcende les dialectes qui avaient longtemps dominé, dans un pays aussi morcelé. Ceux-ci subsistent, certes, mais – et c’est là un trait de psychologie collective dont on ne saurait exagérer l’importance – les Allemands, qu’ils soient de Hambourg ou de Munich, de Trèves ou de Breslau, ont de plus en plus conscience d’appartenir à un même domaine linguistique qui n’est ni celui des Latins ni celui des Slaves. Fait qui n’est pas sans rapport avec l’éclat de la littérature: quel que soit l’intérêt du théâtre et de la poésie «baroques» du XVIIe siècle, il faut attendre le siècle suivant pour voir apparaître les noms – Klopstock, Lessing, Wieland, un peu plus tard Herder, Goethe, Schiller – qui marquent, sous les aspects de l’Aufklärung puis du Sturm und Drang , l’entrée de l’Allemagne dans la littérature européenne.

Le sentiment de la patrie allemande

Si l’audience des écrivains et des philosophes se limite à une minorité de nobles et de bourgeois cultivés, il est un domaine qui intéresse un plus grand nombre d’Allemands: celui de la politique, ou plus exactement de l’attitude à l’égard des pouvoirs établis. Ils ne sont pas mis en question, sauf par quelques écrivains du Sturm und Drang, et l’on a souvent vu dans cette soumission à l’Obrigkeit un des traits de la mentalité allemande. Mais l’Allemand des XVIIe et XVIIIe siècles n’a pas de peine à concilier la fidélité au prince, laïque ou ecclésiastique, dont il est le sujet avec ce qu’il doit à l’Empereur. Cette double appartenance n’a rien de choquant dans un État fédéral dont le souverain est le seul à porter, pour un temps, le titre prestigieux d’empereur.

Mais le trait le plus important de l’évolution de la mentalité allemande, pendant ces cent cinquante ans, c’est, sinon la naissance, du moins le développement d’un patriotisme allemand, et le fait qu’il s’est affirmé par rapport – et par hostilité – à la France. Non dans tous les domaines, certes. Gallomanie et gallophobie coexistent dans l’Allemagne du XVIIe siècle finissant et du XVIIIe siècle. On sait le succès des modes françaises chez les princes, les gens de cour, et même dans certains milieux de la bourgeoisie. Mais la France ne fournit pas seulement aux princes des architectes et des décorateurs: le gouvernement du roi leur verse avec constance des subsides qui lui permettent de mener, dans les affaires allemandes, une politique profitable aux intérêts français. D’où la part prise par les princes allemands, tantôt dans un camp, tantôt dans un autre, aux guerres de Louis XIV, qui ont d’ailleurs très inégalement affecté le territoire de l’Empire.

Ce sont les grandes guerres du milieu du XVIIIe siècle qui ont fait de toute l’Allemagne, comme pendant la guerre de Trente Ans, le théâtre principal des opérations. Toutes ont fortement contribué à dresser les Allemands contre la France, et la dévastation du Palatinat par les troupes françaises en 1689 a laissé dans la mémoire collective une trace durable. Dès le début du XVIIIe siècle, les publicistes commencent à appliquer à la France l’expression d’Erbfeind (ennemi héréditaire) jadis créée pour désigner le Turc. Peu importe que les guerres de Silésie (1740-1742, 1744-1745, 1756-1763) aient pour origine la rivalité de deux dynasties allemandes, Habsbourg et Hohenzollern, et l’ambition sans scrupules de Frédéric II: les ravages qui les accompagnent ont accentué l’opposition à la France. Ce sentiment diffus dans toutes les couches de la population devient, chez la plupart des écrivains de la seconde moitié du XVIIIe siècle, une doctrine qui aboutit à rejeter toute influence française, non seulement en littérature, mais dans la conception même de la vie: au Französling et au Franzosengeist , on oppose le type du véritable Allemand «probe, loyal, solide, exact et profond», tel que le caractérisera un peu plus tard A. W. Schlegel.

L’Allemagne et la Révolution française

Les événements qui bouleversent la France à partir de 1789 rencontrent cependant en Allemagne un accueil très divers. À la sympathie initiale qu’ils suscitent dans les milieux éclairés, succède bientôt une inquiétude qui se change, après 1792, en réserve ou en hostilité déclarée. Comme en Angleterre, les esprits les plus hardis ne s’avancent pas, sauf de très rares exceptions, au-delà de ce que représentent en France les Girondins. Et la guerre où se trouvent impliqués l’Autriche et la Prusse en 1792, l’Empire en 1793, n’est pas faite pour modifier cette évolution. Pourtant, elle garde au début le caractère marginal de certaines guerres antérieures: les opérations ne dépassent pas, sauf une brève occupation de Francfort à la fin de 1792, la limite du Rhin. Les États allemands ne sont pas unanimes: les trois villes hanséatiques observent une neutralité fort utile au commerce français, et, dès 1795, la Prusse se retire de la coalition, entraînant ainsi la neutralisation de l’Allemagne du Nord. Il faut attendre les campagnes de 1796 et 1797 pour voir les Français pénétrer profondément en Allemagne et affronter, avec des fortunes diverses, les armées autrichiennes.

Le congrès de Rastatt, réuni, après la paix de Campo Formio (1797), pour régler les questions allemandes, ne peut aboutir, et la guerre recommence en 1799, ramenant l’année suivante les troupes françaises au cœur de la Bavière. Après le traité de Lunéville (1801), des négociations qui se déroulent à Ratisbonne, siège de la Diète, et à Paris conduisent au recez de Ratisbonne (1803) qui bouleversa la structure du Saint Empire romain germanique.

Que la solution adoptée n’ait duré que trois ans ne doit pas faire méconnaître la portée de cet acte: c’est, du point de vue de l’histoire intérieure de l’Empire, le plus important depuis les traités de 1648, et il aurait fort bien pu inaugurer une nouvelle période de l’histoire de l’Allemagne. On se contentera d’en noter les quatre caractères essentiels: pertes territoriales à l’ouest, simplification de la carte politique de l’Allemagne par le moyen des sécularisations et des médiatisations, affaiblissement du pouvoir impérial, garantie de la France et de la Russie. Mais l’œuvre réalisée en 1803 a été éphémère et ne survécut pas à la défaite de l’Autriche, en 1805, et au traité de Presbourg qui la sanctionna. L’Autriche doit accepter que les rois de Bavière et de Wurtemberg et le grand-duc de Bade – telles sont leurs nouvelles dignités – soient indépendants de l’autorité de l’Empereur et de la Diète. Le 12 juillet 1806, Napoléon constitue la Confédération du Rhin. Le 6 août, François II, qui avait pris en 1804 le titre d’empereur d’Autriche, délie les Allemands du serment de fidélité envers l’Empereur: c’est la fin du Saint Empire romain germanique.

2. L’époque des confédérations (1806-1871)

1806-1871: ces deux tiers de siècle ont-ils, dans l’histoire de l’Allemagne, une unité? Du point de vue du droit public, ils représentent un Zwischenreich , entre la dissolution du Saint Empire romain germanique et la fondation de l’Empire bismarckien.

Mais les trois confédérations qui s’y sont succédé ont à la fois des traits communs et des différences. La Confédération germanique a repris certains aspects de la Confédération du Rhin; celle de l’Allemagne du Nord a gardé, sous le nom de Bundesrat , l’ancienne Diète de la Confédération germanique, amputée seulement des représentants des quatre États du Sud. Mais ni le nombre des États membres ni la direction fédérale ne sont les mêmes: en 1806, l’empereur des Français est protecteur de la Confédération du Rhin; en 1815, l’Autriche exerce les droits de Präsidialmacht ; en 1867, le Bundespräsidium est attribué au roi de Prusse.

Si l’on considère l’évolution des pays allemands pendant cette période, les différences n’apparaissent pas moins sensibles: l’Allemagne de 1860 n’est plus celle de 1810, voire de 1820. Politiquement, un événement s’est produit, d’importance capitale, même si les dirigeants de la Confédération affectent d’y voir une regrettable parenthèse, une année de troubles heureusement surmontés: la Révolution de 1848-1849. Le mouvement d’idées qui l’a préparée, les enseignements qu’on en a tirés forment l’un des courants les plus profonds et les plus vigoureux de la psychologie collective.

Dans le domaine social et économique, on ne saurait exagérer l’importance des années 1850-1870: elles marquent pour l’Allemagne, comme pour l’Europe occidentale et centrale, l’avènement de l’ère industrielle et, à ce titre, le début d’une transformation profonde de la société.

La tonalité générale de l’époque, le décor de la vie ont eux-mêmes évolué au cours de ces soixante-cinq ans. Jusque vers 1840, c’est l’Allemagne Biedermeier , terme qui évoque moins certaine médiocrité bourgeoise qu’une vie à la fois simple et confortable, équilibrée et heureuse, exempte de préoccupations angoissantes pour l’avenir. Avec l’arrivée à l’âge d’homme d’une génération qui n’a pas vécu la guerre de libération, commence une nouvelle période, le Vormärz : prélude du grand mouvement de 1848-1849, bouillonnement d’idées politiques et sociales, espoir d’une Allemagne plus moderne et plus forte. Si l’échec de cette tentative engendre un certain découragement sur le plan politique, celui-ci contraste avec l’effort économique du pays. C’est encore une autre Allemagne qui apparaît vers 1860: l’Allemagne des chemins de fer et des usines, avec les changements qu’entraîne cette mutation dans la vie de tous les jours et dans la mentalité collective. Confiance inspirée par les progrès de l’économie, poussée de l’esprit d’entreprise, conscience de plus en plus nette de l’unité morale et intellectuelle du peuple allemand, désir d’une véritable réforme du Bund qui donne satisfaction à ces aspirations composent le climat des années qui précèdent l’unité retrouvée.

L’essor démographique et urbain

Les variations des limites des confédérations, les stipulations qui incluent dans la plus durable – le Deutscher Bund de 1815 – certains territoires autrichiens mais laissent en dehors les provinces orientales du royaume de Prusse rendent difficile l’étude démographique de l’Allemagne pendant la période considérée. En 1810, au moment de sa plus grande extension, la Confédération du Rhin englobe 20 millions d’habitants. La Confédération germanique en compte (sans l’Autriche) 24 à 25 en 1815, 30 en 1840, 35 en 1850, 38 en 1860. L’accroissement est dû à une forte natalité dont le taux avoisine 37 p. 1 000, et qui compense largement l’émigration. Celle-ci commence dès 1816-1817 mais se développe surtout à partir du milieu du siècle (crise économique de 1846-1847, réaction politique de 1849-1850). Entre 1850 et 1870 l’émigration allemande représente le quart du total européen. S’embarquant à Hambourg, mais plus encore à Brême, les émigrants gagnent principalement les États-Unis, terre de promesses: ce mouvement s’accentuera à la fin du siècle, mais précède la fondation du IIe Reich.

L’industrialisation qui caractérise les années 1850-1870 va de pair avec l’urbanisation de l’Allemagne. Mais ce sont les villes possédant déjà une certaine importance – capitales d’États ou de provinces – qui s’accroissent. Dans les années soixante, les villes de Cologne et de Nuremberg atteignent 80 000 habitants, Leipzig 91 000, Hanovre et Magdebourg 100 000, Hambourg 400 000. Berlin, qui dépassait les 100 000 vers 1800, renferme 200 000 habitants en 1820, 420 000 en 1848, un demi-million en 1865. Mais le grand essor des villes est postérieur à 1870 ou même à 1880. Au moment de la fondation du IIe Reich, l’Allemagne reste un pays de villes petites ou moyennes, de bourgs et de villages: la population rurale, qui forme 80 p. 100 du total en 1830, en représente encore 64 p. 100 en 1870.

La société: le siècle de la bourgeoisie

Les paysans forment toujours la majorité de la population allemande. Mais la noblesse demeure puissante, et la bourgeoisie connaît un essor qui correspond à celui de l’économie industrielle de type capitaliste.

Les paysans ont bénéficié, dans le premier quart du XIXe siècle, de la suppression ou de l’atténuation du régime seigneurial, par les réformes de Stein et de Hardenberg en Prusse (1807-1808, 1811), et aussi par les mesures prises, à l’imitation de la France, dans plusieurs États de la Confédération du Rhin (royaume de Bavière et de Westphalie, grands-duchés de Bade, de Berg et de Hesse-Darmstadt). Le sort des paysans varie suivant les régions. À l’est de l’Elbe, et malgré l’abolition de l’Unterthänigkeit , ils restent sous la domination des junkers, propriétaires du sol et possesseurs de grands domaines. Si, dans les pays rhénans, au Wurtemberg et en Bavière, les paysans sont relativement aisés, la condition de ceux de Hesse-Cassel et de vastes étendues du Hanovre est misérable. Dans l’ensemble du pays, la première moitié du XIXe siècle est marquée par la liquidation de la propriété féodale et la disparition des servitudes collectives. Il se forme ainsi une classe de paysans propriétaires et libres. Mais, si ce changement a été un bienfait pour le cultivateur intelligent et actif, il n’en est pas de même dans le cas de terres trop exiguës. Faibles revenus, lourds impôts, dettes hypothécaires sont le lot des petits propriétaires, qui commencent à quitter les campagnes pour les villes et grossissent les rangs du prolétariat industriel. Ou bien, mêlés aux petits fermiers et aux métayers, ils sont réduits à la condition très dure et précaire des travailleurs ruraux. La crise agricole qui marquera la fin du XIXe siècle s’annonce dès les années 1850-1870.

L’aristocratie, dont la richesse consiste principalement en biens fonciers, occupe une place de premier plan dans les différents États allemands. Mais elle ne forme pas une classe unanime. Les médiatisés de 1803 et de 1806 n’ont jamais accepté le sort qui leur était fait, et le règlement intervenu en 1815 les a profondément déçus. Aussi, beaucoup conservent-ils, jusque vers 1840-1850, une attitude hostile aux États auxquels ils ont été rattachés, animant l’opposition au sein des Chambres hautes de Munich, de Stuttgart et de Karlsruhe. D’autres, au contraire, restent ou entrent au service de ces États dont ils forment les cadres administratifs, diplomatiques ou militaires. La crise de 1848 les a peu touchés, et seule une minorité de nobles libéraux est venue siéger au parlement de Francfort. Sadowa n’a pas non plus détruit les structures aristocratiques des États vaincus, et les princes qui, en 1871, offrent au roi de Prusse la couronne impériale n’imaginent pas qu’ils puissent régner sans l’appui d’une noblesse fidèle et influente.

Mais, en Allemagne comme en d’autres États européens, le XIXe siècle est le siècle de la bourgeoisie. Là aussi, des distinctions s’imposent. Le patriciat des quatre villes libres conservées de 1815 à 1866 constitue toujours une véritable aristocratie bourgeoise fermée et attachée à ses privilèges traditionnels. Dans les autres villes, les professions libérales (médecins, «juristes», professeurs d’université), les fonctionnaires, le grand et le moyen commerce forment une bourgeoisie solide, d’esprit parfois étroit et ne dépassant pas le cadre de la ville ou de l’État. Mais on voit apparaître, surtout après 1840, une grande bourgeoisie d’affaires, dont les Rhénans Camphausen, Hanseman et Mevissen sont les représentants les plus typiques. C’est cette classe qui, entre 1850 et 1870, va donner à l’économie tout entière l’impulsion qui fera de l’Allemagne une grande puissance moderne.

Quelle est, dans cette Allemagne des confédérations, la condition des classes laborieuses? Au début, l’artisanat prédomine nettement, mais les artisans sont dans une situation difficile. Leurs revenus baissent depuis 1820. Beaucoup s’endettent et font faillite: ils vont rejoindre les ouvriers des fabriques, formant ainsi l’amorce d’un prolétariat qui se constitue à partir des années 1840-1850. Les tisserands de Silésie qui se mettent en grève, en 1846, pour protester contre leurs conditions de travail appartiennent à ce premier prolétariat. Mais c’est surtout après 1850 que, parallèlement aux progrès de l’industrie, se développe une classe ouvrière répondant à la structure capitaliste des entreprises. La construction mécanique, presque entièrement artisanale en 1848, emploie, en 1861, plus de 37 000 ouvriers. C’est alors qu’on commence à bâtir, pour les mineurs de la Ruhr, ces grandes casernes aux murs vite noircis où s’entassent les familles, dans des conditions de vie que les constructions de la fin du siècle feront paraître misérables.

«L’Allemagne des usines»

Ce qui vient d’être dit de la société allemande reflète l’évolution de l’économie pendant les deux premiers tiers du XIXe siècle.

L’agriculture, qui reste l’activité principale, conserve son aspect traditionnel. Même contraste qu’au XVIIIe siècle entre l’Ouest, où elle se rapproche du type de l’Europe occidentale, et l’Est, qui se rattache au domaine agricole de l’Europe orientale. La polyculture est le cas le plus fréquent. Mais à l’Allemagne du blé et de la betterave s’oppose déjà l’Allemagne du seigle et de la pomme de terre. La production s’accroît, doublant de 1800 à 1870, à la fois par l’augmentation de la surface cultivée et par le perfectionnement des techniques, et en particulier par l’emploi des engrais à la suite des travaux de Liebig. C’est en 1858 que commence l’exploitation des potasses de Stassfurt. L’accroissement de la production permet à l’Allemagne, au moins jusque vers 1860, d’exporter des denrées alimentaires.

Au début du siècle, l’artisanat rural ou urbain représente encore la forme prédominante de l’activité industrielle. Les usines sont rares et dispersées. Seules quelques régions atteignent un stade pré-industriel: la Saxe et quelques provinces prussiennes. L’entreprise fondée, en 1810, à Essen, par Friedrich Krupp est de taille modeste: quatre ouvriers à la mort de son fondateur en 1826, 67 en 1835, lorsque apparaît la première machine à vapeur, 122 en 1846. Mais le travail des mines, dont on a signalé l’ancienneté en Allemagne, favorise l’exploitation du charbon de la Ruhr et de la Sarre dans les années quarante, et bientôt celle du lignite en Saxe prussienne. Les industries textiles se développent surtout en Rhénanie, en Silésie et en Allemagne du Sud, mais sous forme de petites entreprises.

Tout change après 1850, et, en deux décennies, naît l’Allemagne industrielle. L’extraction du charbon de la Ruhr passe de 2 à 12 millions de tonnes (soit la moitié de la production allemande), et le centre de gravité du bassin se déplace vers le nord: l’Emscher est franchi après 1860, la Lippe atteinte en 1870. La sidérurgie, en Haute-Silésie et dans la région rhéno-westphalienne, adopte les techniques modernes: fonte au coke et acier Bessemer. Progrès analogues dans les industries textiles, où la filature est la première à se mécaniser. La Badische Anilin und Soda Fabrik se fonde à Ludwigshafen en 1865, inaugurant la prépondérance de l’Allemagne dans le domaine de la chimie. Tout cet essor est rendu possible par le nombre et l’ampleur des entreprises qui se créent et qui déjà commencent à se grouper, préfigurant les futures concentrations horizontales et verticales.

Allemagne des usines, a-t-on dit, mais aussi des chemins de fer. Comme en France, les débuts sont modestes: Nuremberg-Fürth en 1835, Dresde-Leipzig en 1839. Le morcellement politique de l’Allemagne n’est certes pas favorable à la création d’un réseau étendu et cohérent: un peu plus de 500 km en 1840, 6 000 en 1850. Là aussi l’essor date du milieu du siècle: en 1860, on atteint presque les 11 000 km, les 20 000 en 1870. Mais les lignes sont encore aux mains de nombreuses compagnies et ne sont groupées en une «Union des chemins de fer allemands» que pour l’uniformisation des règlements. L’unité réalisée en 1871 permettra de construire un réseau allemand véritable, moins centralisé, il est vrai, que celui de la France. La voie ferrée ne doit d’ailleurs pas faire oublier la voie d’eau. Les travaux de régularisation du Rhin, à partir de 1840, rendent navigable le fleuve, dont les conventions internationales de 1831 et 1868 déterminent les règles d’utilisation. Les transports maritimes se développent, avec la création des grandes compagnies de navigation, Hamburg-Amerika en 1847, Norddeutscher Lloyd de Brême en 1857.

L’économie nationale et ses fluctuations

Le développement de l’industrie et des transports ne va pas sans l’organisation d’un marché financier. L’unité monétaire est pratiquement assurée par la convention de 1857 qui, au-dessus des monnaies des États, crée le thaler d’union, équivalent au thaler prussien. Les premiers grands établissements de crédit datent de ces années: Darmstädter Bank en 1853, Diskontogesellschaft en 1856. La Bourse de Hambourg se montre particulièrement active, jouant le rôle d’intermédiaire entre Londres ou Paris d’une part, les pays du Nord de l’autre.

Il se crée donc ainsi une économie «allemande», et non plus bavaroise, saxonne ou prussienne. L’essor économique des années 1850-1870 est commun à toute l’Europe occidentale et centrale. Mais, s’il a pu se développer en Allemagne c’est que, morcelé politiquement, le pays avait déjà réalisé son unité économique sous la direction de la Prusse. On sait les principales étapes: 1816-1823, création d’un Zollverein prussien, union douanière qui supprime les douanes intérieures et incorpore à l’espace économique prussien les petites principautés enclavées dans le royaume de Prusse; 1828-1833, formation d’un Zollverein allemand par la conclusion de traités entre la Prusse et d’autres États: Hesse-Darmstadt, Hesse-Cassel, Wurtemberg, Bavière, Saxe, un peu plus tard Nassau, Bade et Francfort. Le 1er janvier 1834 commence à fonctionner un marché commun de 25 millions d’hommes, à l’intérieur duquel les marchandises circulent librement, et qui bénéficie, à l’égard des pays étrangers, d’une protection douanière unique. Renouvelé en 1842, en 1853 (il englobe désormais tous les États allemands à l’exception des villes hanséatiques) et en 1865, le Zollverein, outre les facilités qu’il offre à l’économie allemande, constitue, aux mains de la Prusse, un moyen de pression efficace contre les États qui voudraient s’opposer à la politique prussienne ou esquisser un rapprochement économique avec l’Autriche. S’il n’a pas fait, ni même achevé l’unité allemande, que réalisent les victoires militaires de la Prussse, le Zollverein y a puissamment contribué et apparaît, de ce fait, comme l’un des grands événements de l’histoire de l’Allemagne.

De 1806 à 1871 la vie économique connaît une série de fluctuations, périodes d’expansion ou de dépression ponctuées par des crises décennales.

L’histoire de la Confédération du Rhin, les premières années de la Confédération germanique correspondent à la fin d’une «phase A» d’expansion, perturbée il est vrai par deux facteurs. En premier lieu, le blocus continental: si les Allemands en souffrent peu, au début, la situation change avec le décret de Trianon (1810) et l’annexion à l’Empire français des côtes de la mer du Nord et de Lübeck. Sucres et cafés coloniaux sont saisis et, malgré le marché noir, l’Allemagne connaît en 1811 une pénurie de ces produits. Mais les industries textiles profitent de la disparition du concurrent britannique, et la substitution de la betterave à la canne donne à l’industrie sucrière allemande une impulsion vigoureuse. Deuxième fait, le retour de la paix, en 1814, ouvre l’Allemagne aux produits de l’industrie anglaise; mévente et marasme frappent les fabricants allemands. En 1816-1817, une crise de subsistances due à de mauvaises récoltes accroît encore les difficultés de l’économie.

Cette crise de 1816-1817 inaugure une «phase B» de récession, qui va se prolonger jusqu’au lendemain des révolutions de 1848-1849, accentuée par des crises cycliques en 1825-1826, 1836, 1846-1847. C’est dans ce contexte qu’il faut placer les débuts difficiles du Zollverein, la lenteur du démarrage industriel, la gêne résultant des tarifs protecteurs français ou de la concurrence des produits manufacturés anglais.

Mais, à partir de 1850-1851, et jusqu’en 1873, la conjoncture connaît, de nouveau, une «phase A» qui correspond au grand essor économique des années 1850-1870. Deux crises se dessinent pourtant au cours de cette période, en 1857 et en 1866. À la différence des précédentes, ce sont des crises «modernes» qui tirent leur origine, non plus de mauvaises récoltes alimentaires, mais d’effondrements boursiers dus à une fièvre de spéculation. Si la crise de 1866 a peu touché l’économie allemande, il n’en est pas de même de celle de 1857 qui frappa durement la Bourse, les banques et les maisons de commerce de Hambourg.

Les courants d’idées

La période 1806-1870 est, au moins dans sa première moitié, l’une des plus riches et des plus brillantes de la pensée allemande. On retiendra ici les courants d’idées qui expriment le sentiment des Allemands sur le sort fait à leur pays, sur sa situation politique, en remarquant leurs aspirations à des réformes de structure, à de nouvelles institutions, à de nouveaux liens entre États fédéraux.

Le romantisme politique

La fin du Saint Empire romain germanique, en 1806, a été profondément ressentie par beaucoup d’Allemands appartenant aux milieux éclairés. La formation d’une Confédération du Rhin dominée par la France, les défaites de la Prusse et de l’Autriche, l’occupation étrangère ont ravivé le patriotisme allemand et conduit à une idéalisation de l’Allemagne médiévale, dont le chef était le seul souverain à porter le titre d’empereur et régnait sur une société profondément imprégnée de christianisme. Mais ce «romantisme politique» n’est pas uniquement tourné vers le passé: par réaction contre l’Aufklärung (rationalisme) et les idées de la Révolution française, on essaie de définir une doctrine spécifiquement allemande, fondée sur la conception organiciste d’une société divisée en Stände (classes). Antilibéralisme et autoritarisme? Peut-être, si l’on donne aux mots de liberté et de démocratie leur sens «moderne». Mais pour ces romantiques qui réfléchissent sur les problèmes de l’État, la vraie liberté consiste, pour chaque individu, à se développer au sein de l’ordre auquel il appartient, en collaboration harmonieuse avec les autres ordres dont la réunion compose la société parfaite. Frédéric Schlegel le dit expressément: «La constitution par ordres (ständische Verfassung ) est la seule qui garantit la liberté du citoyen de la façon la plus durable, et qui contribue de la manière la plus efficace à l’avancement de la culture du genre humain.»

Le renouveau des idées

Qu’il exprime dans l’œuvre de Schelling, de Frédéric Schlegel ou d’Adam Müller, le romantisme politique – auquel ne se laissent réduire ni Fichte, ni même Joseph Görres – est presque sans influence après 1825-1830. Il a eu pourtant deux effets durables. D’une part, le renouveau du catholicisme allemand au XIXe siècle: la plupart des romantiques ont été attirés par le catholicisme, et certains sont allés jusqu’à la conversion. Le mouvement a été durable et le catholicisme connaît, de 1820 à 1870, un essor important, alors même que le protestantisme se sclérose ou, au contraire, dévie vers un libéralisme qui perd l’essentiel du christianisme. D’autre part, la conception romantique du droit a donné naissance à une école d’influence considérable: celle du «droit historique», dont Carl von Savigny fut le plus illustre représentant. S’opposant à la conception française du droit naturel et rationnel, Savigny considère le droit comme issu de la législation coutumière. Chaque peuple a donc son système juridique, qui plonge ses racines dans l’histoire de ce peuple et en exprime l’esprit bien mieux qu’une conception abstraite du droit faite pour un homme universel qui n’existe pas dans la réalité.

Le mouvement libéral

La domination napoléonienne a considérablement renforcé les sentiments anti-français. L’échec de l’empereur en Russie a fait naître dans tout le pays une immense espérance, et les campagnes de 1813 et 1814 sont, pour les Allemands, la «guerre de libération». Mais, une fois la victoire acquise, les déceptions sont à la mesure des espoirs qu’elle avait suscités. L’Allemagne, telle qu’elle sort, en 1815, des délibérations du congrès de Vienne, ne s’inspire pas des doctrines du romantisme politique. Elle ne satisfait pas davantage ceux que l’on qualifie, dès cette époque, de «libéraux» et de «nationaux». N’y voyons pas deux écoles, deux directions de pensée distinctes. Libéraux, ils s’inspirent des exemples de la France et de l’Angleterre pour réclamer des constitutions comportant des assemblées représentatives élues (ils obtiennent satisfaction dès 1818-1819 dans les trois États de l’Allemagne du Sud) et revendiquent certaines libertés, particulièrement en matière de presse. Nationaux, ils critiquent le morcellement de l’Allemagne, qui laisse le pays faible et désarmé en face des puissances étrangères; ils réclament une réforme du Bund qui renforce le lien fédéral et fasse appliquer les décisions de la Diète; ils demandent une représentation diplomatique commune et surtout une armée allemande digne de ce nom. Revendications nationales et libérales vont le plus souvent de pair, l’accent étant mis tantôt sur les unes, tantôt sur les autres. Au début, le mouvement est presque exclusivement universitaire et ne touche que quelques professeurs et ceux des étudiants qui adhèrent à la Burschenschaft, les universités les plus agitées étant Iéna et Giessen. Aussi Metternich n’a-t-il guère de peine, en 1819-1824 et en 1832-1834, à faire voter par la Diète les mesures répressives appropriées.

Mais, vers 1835-1840, ce mouvement d’idées, débordant le cadre universitaire, gagne toute une partie de la bourgeoisie et même quelques nobles libéraux. On voit apparaître ce qu’on peut appeler, sans trop d’anachronisme, des partis politiques. Il y a, certes, une masse de sans-parti satisfaits de l’ordre établi, conservateurs qui approuvent le système de Metternich et ne s’embarrassent pas de théories politiques. Il y a aussi des conservateurs prussiens qui tirent de l’œuvre de Hegel les éléments d’une doctrine antirévolutionnaire, antilibérale même, et veulent donner à l’État une structure autoritaire. Mais, face à ces conservatismes, deux grandes tendances se dessinent au cours des années quarante. Les libéraux, dont le libéralisme se fonde volontiers sur l’histoire, comme chez Dahlmann et Gervinus, sont des monarchistes constitutionnels; ils prennent parti pour la responsabilité ministérielle et le bicamérisme, réclament l’abolition de la censure et une certaine indépendance de l’État par rapport à l’Église. Chez eux, le patriotisme allemand l’emporte sur le particularisme des États. Cependant, tandis que les libéraux du Sud mettent l’accent sur les libertés individuelles et politiques, ceux du Nord sont prêts à sacrifier, au besoin, les libertés à la réalisation de l’unité de l’Allemagne. Mais tous conçoivent celle-ci sous la forme d’un empire fédéral conservant les États avec leurs dynasties. Les radicaux, ou démocrates, se montrent beaucoup plus hardis; ils rêvent d’une République allemande unitaire ou réunissant des républiques fédérées sur le modèle des États-Unis d’Amérique. Dans toute l’Allemagne, ces tendances tantôt se conjuguent, tantôt s’opposent, comme dans le grand-duché de Bade, où les libéraux se groupent autour de Welcker et de Bassermann, alors que les démocrates reconnaissent pour chefs Hecker et Struve.

1848 paraît marquer le triomphe du mouvement. Dans tous les États, les souverains, débordés, doivent accorder des réformes libérales. À Francfort, un parlement élu par tous les Allemands proclame leurs «droits fondamentaux» et essaie de mettre sur pied un empire excluant l’Autriche, et dont le roi de Prusse serait empereur héréditaire. Mais le refus de Frédéric-Guillaume IV (1849) entraîne l’écroulement de la tentative et la restriction des libertés.

Pourtant, ni le libéralisme ni le nationalisme ne sont morts, en dépit de la torpeur politique qui semble envahir l’Allemagne pendant une dizaine d’années. En 1859 se fonde, à Francfort, un Nationalverein (Union nationale) qui se propose de reprendre
l’œuvre du Parlement de 1848. En Prusse, libéraux et progressistes détiennent la majorité au Landtag et engagent la lutte contre le ministère, dont Bismarck prend la tête en 1862. Mais, précisément, la personnalité du futur chancelier pose aux libéraux un grave problème. Les hommes du Nationalverein voient dans la Prusse la seule puissance en mesure de faire l’unité de l’Allemagne, alors que les méthodes autoritaires de Bismarck répugnent profondément à leurs idées libérales. Sadowa (1866) va changer bien des convictions. Tandis qu’une minorité de progressistes demeure irréductible, les nationaux-libéraux se rallient à Bismarck, tant au Landtag de Prusse qu’au Reichstag de la nouvelle Confédération de l’Allemagne du Nord, entraînant ainsi l’adhésion de la bourgeoisie et des milieux d’affaires à l’œuvre entreprise par la Prusse.

Les doctrines socialistes

La diffusion des doctrines socialistes va de pair avec l’industrialisation de l’Allemagne. Le mot Sozialismus apparaît en 1840, moins usité cependant que celui de Kommunismus. Les origines en sont françaises – Saint-Simon, Louis Blanc, Cabet – plutôt qu’anglaises, et les premiers foyers socialistes sont de petits groupes fixés à l’étranger: ouvriers parisiens du Bund der Gerechten (Ligue des justes) auquel a appartenu Weitling, intellectuels comme les jeunes «hégéliens de gauche» – Moses Hess, Bruno Bauer, Arnold Ruge, Karl Marx, Friedrich Engels – réfugiés à Paris, à Londres ou à Bruxelles. C’est à Londres qu’en 1847 le Bund der Kommunisten charge Marx et Engels de rédiger le Manifeste, qui paraîtra au début de 1848.

Pourtant, l’influence des socialistes est faible dans les événements de 1848. L’aspect social n’est certes pas absent des insurrections de septembre 1848 et de mai 1849; mais, dans cette Allemagne encore artisanale, les luttes politiques opposent surtout les diverses tendances de la bourgeoisie. C’est dans le prolétariat industriel, constitué de 1850 à 1870, que les idées socialistes vont se répandre et gagner des milieux de plus en plus larges. Marx réside en Angleterre et y publie, en 1867, le tome I du Capital. Mais, en Allemagne même, les tendances sont nombreuses: socialisme d’État de Rodbertus, syndicalisme de Hirsch et de Duncker (qui fondent en 1868 l’Arbeiterbildungsverein, Association pour la formation des ouvriers), coopératisme de Schulze-Delitzsch, socialisme chrétien de l’évêque de Mayence, Mgr Ketteler. Le plus grand nom de cette période est celui de Ferdinand Lassalle, dont le socialisme national cherche dans l’État une protection contre la bourgeoisie libérale. En 1863, il fonde et préside, à Leipzig, l’Allgmeiner deutscher Arbeiterverein (Union générale des ouvriers allemands). Sa mort prématurée, l’année suivante, va avoir sur l’évolution du socialisme allemand des conséquences importantes. Les lassalliens sont influents en Rhénanie et à Francfort, à Berlin et à Hambourg; mais, en Saxe, les chefs du socialisme sont les dirigeants du Verband deutscher Arbeiterverein (Syndicat des unions d’ouvriers allemands), l’ouvrier tourneur August Bebel et le journaliste Wilhelm Liebknecht, ami de Marx. Au congrès d’Eisenach (1869), ils forment avec les lassalliens dissidents le Sozialdemokratische Arbeiterpartei (Parti ouvrier social-démocrate), qui adhère à l’Internationale de Londres. L’influence marxiste sera prépondérante dans le mouvement ouvrier allemand.

Dans tous les domaines – démographique, politique, social, économique, intellectuel – l’Allemagne de 1871 apparaît profondément différente de celle de 1815. Cette période, qu’on a définie comme un interrègne, un Zwischenreich , est, en réalité, d’importance capitale pour l’histoire de l’Allemagne. En 1815, c’est une simple confédération d’États sans cohésion, et dont l’économie est encore très archaïque. En 1871, l’Allemagne unifiée sous la direction de la Prusse est un État fortement organisé, qui possède une structure économique moderne et réunit déjà les éléments d’une puissance qui va s’affirmer au temps du IIe Reich.

3. Le Deuxième Reich (1871-1918)

L’Allemagne sort agrandie de la guerre de 1870 qu’elle vient de remporter sur la France, grâce à la victoire de Sedan (2 sept. 1870) et à la reddition de Paris (28 janv. 1871). Son accroissement est double: la Confédération de l’Allemagne du Nord voit s’agréger à elle les quatre États du Sud qui s’étaient tenus écartés en 1867. Le nouvel Empire ainsi constitué acquiert, par le traité de Francfort (10 mai 1871), l’Alsace-Lorraine érigée en Reichsland , propriété commune des vingt-cinq États allemands. En tout 540 858 km2: 1 300 km de Memel à la frontière suisse proche de Bâle, 760 de Trèves à Breslau, 900 de la frontière danoise à la frontière autrichienne au sud de Munich.

Le IIe Reich est un empire fédéral marqué par la personnalité de Guillaume Ier (1871-1888) et de Guillaume II (1888-1918), séparés par le règne éphémère de Frédéric III, et l’action des chanceliers Bismarck (1871-1890), Caprivi (1890-1894), Hohenlohe (1894-1900), Bülow (1900-1909) et Bethmann-Hollweg (1909-1917).

L’Allemagne des villes

Un fait essentiel en ce domaine: l’étonnant accroissement numérique de la population, dans des frontières qui restent stables entre 1871 et 1919. De 41 millions d’habitants en 1871, on passe à 45 millions en 1880, 49 en 1890, 56 en 1900, 64 en 1910, 69 en 1914 – en face d’une France qui se hausse avec peine de 36 à 39 millions d’habitants. À quoi est dû cet accroissement démographique? Le taux de natalité baisse de 39 à 26 p. 1 000. L’émigration est forte jusqu’en 1892, avec deux pointes en 1872 (130 000), puis en 1880 et 1881 (310 000 pour ces deux années), pour se maintenir ensuite au rythme annuel de 100 000, puis de 25 000 de 1895 à 1914. Mais le taux de mortalité diminue de 30 à 20 p. 1 000. L’accroissement de la population s’explique donc par l’excédent des naissances sur les décès: 10 à 11 p. 1 000 en 1871-1880, 15,6 en 1898, pour redescendre à 12 en 1913, soit 800 000 Allemands de plus, en moyenne, chaque année.

Cette population se concentre en certains points privilégiés du territoire du Reich. Forte densité (supérieure à 100): pays rhénans avec leurs annexes (vallées du Neckar et du Main, de la Sarre et de la Moselle, plaines du Rhin inférieur et de Westphalie), Saxes royale et prussienne, campagnes limoneuses de Hanovre, de Brunswick et de Magdebourg, basses vallées de la Weser et de l’Elbe, versant silésien des Sudètes sur la rive gauche de l’Oder, agglomération berlinoise. Moyenne densité (de 50 à 100): Forêt-Noire, plateaux souabes, franconiens, bavarois et hessois, côtes de la mer du Nord et (par endroits) de la Baltique, majeure partie de la vallée de l’Oder. Faible densité (inférieure à 50): grande plaine du Nord, de l’Ems au Niémen.

Ces disparités régionales sont nuancées par la proportion des populations rurales et urbaines. L’accroissement démographique va de pair avec celui du taux d’urbanisation,
taux en rapport lui-même avec la transformation de l’économie qui marque l’histoire du IIe Reich. La population urbaine représente 36 p. 100 en 1871, 61 p. 100 en 1910. L’Allemagne, qui compte 8 villes de plus de 100 000 habitants en 1871, en possède 40 en 1900, 48 en 1914 (10 dépassent 300 000). Toutes les villes participent au mouvement: Berlin passe en trente ans (1875-1905) de 966 000 à 2 040 000 habitants, Francfort-sur-le-Main de 230 000 en 1880 à 415 000 en 1912, Stuttgart de 120 000 en 1883 à 250 000 en 1910; Nuremberg triple de 1880 à 1910, atteignant 300 000; Munich a 250 000 habitants en 1885, 400 000 en 1895, 539 000 en 1900, 607 000 en 1910; Magdebourg double (107 000, 214 000) entre 1870 et 1900; Hanovre passe de 140 000 en 1885 à 400 000 en 1910, Dresde de 177 000 en 1871 à 548 000 en 1910; Leipzig, qui dépassait 100 000 en 1871, atteint 590 000 en 1910. L’évolution de quelques villes de la région rhéno-westphalienne, repérée en 1871, 1890 et 1910, fait apparaître l’importance croissante de cet énorme complexe industriel: Münster 25 000, 49 000, 90 000; Bochum 21 000, 48 000, 137 000; Gelsenkirchen 8 000, 28 000, 178 000; Dortmund 44 000, 90 000, 214 000; Essen 52 000, 79 000, 295 000; Cologne 129 000, 282 000, 517 000. Les migrations intérieures se font, pour une très large part, en direction du bassin de la Ruhr et de ses prolongements.

Les structures sociales

L’essor démographique s’accompagne d’une certaine transformation des structures sociales, dont beaucoup de traits sont communs à tous les États de l’Europe centrale et occidentale: diminution de la paysannerie, accroissement de la population ouvrière. Ce qui caractérise l’Allemagne, tant bismarckienne que wilhelminienne, c’est la forte position de la noblesse. Sa puissance repose sur la possession (non exclusive) du sol; les grands domaines – dans la partie orientale de l’Empire surtout – sont de véritables exploitations où l’agriculture perfectionnée se complète par des industries qui en transforment les produits: sucreries, distilleries, féculeries, scieries, extraction de la tourbe. Durs comme maîtres, les junkers se montrent, en général, bons administrateurs, informés des progrès de l’agronomie et habiles à tirer de la terre le maximum. Mais, à partir de 1880-1890, la concurrence des blés russes et américains provoque une crise de mévente qui se traduit par l’endettement croissant des propriétaires et les pousse à réclamer des tarifs protecteurs. Plus avisés, certains d’entre eux ont investi leurs bénéfices dans la grande industrie, tels les Henckel von Donnersmarck dont l’action a été capitale pour le développement de la Silésie. Ceux-ci appartiennent à la noblesse ancienne; mais le cas inverse peut se rencontrer, la puissance industrielle conférant, par la grâce du souverain, la noblesse héréditaire: tels les Krupp von Bohlen und Halbach. L’opposition des médiatisés – la «noblesse d’ancien régime» – forte dans les chambres hautes des parlements jusqu’en 1848, et même jusqu’en 1866, a bien diminué avec le renouvellement des générations: la noblesse forme un corps uni et influent qui peuple non seulement les cours des souverains allemands, mais la haute administration, la diplomatie et surtout l’armée, où les cadres de certaines unités (de la Garde, en particulier) sont pratiquement le monopole de la noblesse.

La bourgeoisie allemande est, elle aussi, bien individualisée, même si l’on tient compte de ses différents niveaux et des facilités d’accession à ce qui n’est nullement – sauf pour le patriciat des villes hanséatiques – une caste fermée. Fonctionnaires, professeurs d’université, «juristes», médecins, ingénieurs, industriels, commerçants, sans oublier les membres du clergé, au moins dans l’Église luthérienne, composent un milieu où les inégalités de richesse ne doivent pas cacher l’identité profonde du genre de vie et, plus encore, de la conception générale qu’on se fait de la société et de l’État. Conservatrice ou libérale en matière politique, naturellement encline à respecter les pouvoirs établis, la bourgeoisie allemande fait montre, dans les affaires, d’un esprit d’entreprise plus hardi qu’en aucun autre pays européen. Elle constitue un des plus solides appuis du IIe Reich.

Les paysans ont diminué, à la fois en nombre absolu et en importance relative. Mais ce qu’il faut souligner, c’est la très grande diversité régionale de leurs conditions. Vignerons de la moyenne vallée du Rhin, planteurs de tabac de la plaine badoise, houblonniers des collines souabes sont paysans en général aisés, le plus souvent propriétaires et diffèrent peu de ceux de France, des Pays-Bas, de Belgique ou de Suisse. Mais le tableau change profondément si l’on se transporte en Silésie ou en Brandebourg, plus encore en Poméranie, en Posnanie, ou en Prusse-Orientale. Le sol y appartient en majorité à de grands propriétaires, le plus souvent nobles, les paysans travaillent comme fermiers ou journaliers, ces derniers n’étant employés que pendant la période des travaux, que les progrès du machinisme tendent à abréger. Cette dure condition, avec les difficultés que connaît l’agriculture allemande à la fin du siècle, est une des causes de l’exode rural.

Beaucoup de paysans, quittant la terre, se dirigent vers les régions industrielles en expansion et viennent grossir les rangs du prolétariat ouvrier, déjà nombreux en 1870, à la fin des deux décennies d’intense activité économique. Le sort des ouvriers allemands, aux premières années de l’Empire, est comparable à celui qu’on trouve en France, en Belgique ou dans les régions industrielles d’Autriche-Hongrie: longues journées de travail (12 heures), bas salaires, très faible protection légale. Mais il existe bien des différences, au sein même de la «classe ouvrière». À la base un Lumpenproletariat misérable, tel que le journaliste Victor Tissot le voit en 1875, dans un faubourg de Berlin: «Nous nous enfonçons dans une longue rue à l’aspect sordide, mal pavée, pleine de puanteur. Des troupeaux d’enfants à demi nus pataugent dans l’eau croupissante du ruisseau. Aux fenêtres, des hardes qui sèchent au soleil. À travers les soupiraux des caves, des figures de femmes pâles et souffreteuses travaillant à de durs ouvrages; les lits sont pressés les uns contre les autres; il y a à peine place pour une table et une chaise.» Classes laborieuses, classes dangereuses: le parallélisme vaut pour le Berlin de 1875 comme pour le Paris de 1840. Et l’on assisterait au même spectacle dans une ville textile comme Breslau, ou dans un port comme Hambourg. Mais il existe aussi, chez les ouvriers allemands, une classe moyenne et une élite à laquelle appartiennent les spécialistes et les ouvriers qualifiés. Ils ont été les premiers à bénéficier de l’essor économique et des lois sociales de 1883, 1884 et 1889. Mais la prospérité générale profite à tous, et il serait inexact de parler de paupérisation: en dépit des crises qui secouent périodiquement la vie économique du pays, la condition ouvrière, à la veille de la Première Guerre mondiale, est bien supérieure à ce qu’elle était au lendemain de la victoire de 1871.

Les progrès de l’industrialisation

L’évolution de la société allemande au temps du IIe Reich ne saurait se dissocier de l’évolution économique. L’ère de prospérité, inaugurée vers 1850, s’est poursuivie après la victoire. Les 5 milliards de francs-or payés par la France développent une fièvre économique que traduit le nombre des sociétés financières et commerciales: on en crée 207 en 1871, 479 en 1872 (représentant un capital par actions de plus d’un milliard et demi de marks), 243 en 1873. Mais le temps des fondateurs (Gründerjahre ) se révèle bientôt celui des illusions (Schwindeljahre ). Le caractère malsain de cet essor trop rapide, aggravé par le krach boursier de Vienne (juin 1873), détermine une crise qui n’est plus seulement cyclique: 1873 inaugure une période de dépression économique, de ralentissement des affaires qui se prolonge jusqu’en 1895-1896. Deux moments sont particulièrement critiques pour l’Allemagne: 1875-1878 et 1890-1895. À cette phase de dépression succède, en 1896, et jusqu’en 1914, une reprise puissante et générale des affaires, ponctuée seulement de deux crises cycliques, en 1900-1901 et en 1907. L’économie allemande était prospère en 1914.

Les traits majeurs de cette économie, ce sont les progrès de l’industrialisation et le développement des voies de communication. La production de houille passe de 26 millions de tonnes en 1870 à 70 en 1890, 110 en 1900, 190 en 1913. L’extraction de lignite atteint 29 millions de tonnes en 1897, 40 en 1900, 87 en 1913. La production de l’acier, inférieure à un million de tonnes en 1880, s’élève à 2,1 en 1890, 6,5 en 1900, 17 en 1913. La sidérurgie se concentre dans les bassins de la Ruhr et de la Sarre, ainsi qu’en haute Silésie. La métallurgie de transformation est beaucoup plus dispersée: à la Ruhr s’ajoutent la région berlinoise, la Saxe, les ports, l’Allemagne du Sud. Les fabrications de précision – métallurgie et optique – ont un de leurs centres en Thuringe. Dispersion, également, des industries textiles, avec quatre gros centres: le Rhin inférieur (Barmen et Elberfeld sur la rive droite, Crefeld, München-Gladbach et Rheydt sur la rive gauche), le pays de Bade et le Wurtemberg, la Saxe (Chemnitz) et la Silésie. Mais ce sont les progrès de l’industrie chimique qui caractérisent le mieux cette période de l’économie allemande. Ils sont dus à l’abondance de certaines ressources naturelles: lignites de Bonn, de Merseburg et de Lusace, potasse de Stassfurt et de Mulhouse, sel de la Jagst et de l’Elbe moyen. Mais ils s’expliquent surtout par la valeur des chimistes allemands et l’outillage perfectionné des laboratoires de recherche qui assurent à l’Allemagne, dans cette branche de la production – colorants, engrais, médicaments – une suprématie incontestée.

Non moins remarquable est le développement des communications. De 20 000 km de voies ferrées en 1870, on passe à 50 000 en 1900 et à 63 000 en 1913, selon un réseau extrêmement ramifié et peu centralisé. Les Allemands sont passés maîtres dans l’aménagement des voies d’eau (Strombau ) qui jouent un rôle important dans l’économie du pays, qu’il s’agisse des fleuves (Rhin avec les deux complexes portuaires de Duisburg-Ruhrort et de Mannheim-Ludwigshafen, Elbe où le trafic est particulièrement développé entre Rathenau et Hambourg) ou des canaux (Rhin-Herne, Dortmund-Ems, Ems-Weser, système du Brandebourg joignant la région berlinoise à l’Elbe et à l’Oder). Les ports maritimes connaissent le même développement: le trafic de Hambourg est de 6 millions de tonnes en 1870, 8,2 en 1900, 14,2 en 1913; Brême et ses annexes, aux mêmes années, passent de 0,5 million de tonnes à 2,2 puis 5,3. Stettin, Danzig, Königsberg font une partie non négligeable du commerce baltique. La flotte marchande s’élève d’un million de tonneaux en 1870 à 2,8 en 1900 et à 5,2 en 1913 (soit plus de 11 p. 100 de la flotte mondiale).

De tels progrès ne peuvent être réalisés que par de grandes entreprises, régies par la loi de 1884 sur les sociétés anonymes: telles la Badische Anilin pour les colorants ou la Hapag pour le commerce maritime. Elles favorisent la concentration capitaliste, qui est précisément un des traits de l’économie du IIe Reich. Horizontalement elle prend la forme de cartels, dont le Kohlensyndikat (cartel du charbon) de la Ruhr, fondé après la crise de 1890, offre un exemple caractéristique. Les groupements verticaux sont des Konzern , où s’unissent les entreprises concourant à la fabrication d’un même produit: les noms de Krupp, Mannesmann, Stinnes, Thyssen désignent quelques-unes de ces énormes concentrations sur lesquelles repose la puissance économique de l’Allemagne.

En face de cette industrie en plein essor, l’agriculture paraît reléguée au second plan. Elle a pourtant profité des progrès du machinisme et de la chimie, du défrichement des terres incultes. En 1913, l’Allemagne produit 33 millions de quintaux de blé, plus de 90 de seigle, 10 millions de tonnes de betteraves, 44 de pommes de terre. Mais, depuis 1880, les prix n’ont cessé de baisser. L’agriculture ne suffit plus à nourrir une population qui s’accroît rapidement. Il faut donc importer. Mais les céréales américaines ou russes font au cultivateur allemand, surtout à l’est de l’Elbe, une concurrence redoutable contre laquelle les tarifs de 1879 et de 1891 n’assurent qu’une protection insuffisante.

Et il n’est pas possible de les augmenter. Les industriels ont besoin de tarifs modérés pour importer les matières premières nécessaires à leurs usines et surtout, par réciprocité, pour exporter le surplus de l’énorme production allemande. L’essor du commerce extérieur est un trait caractéristique de l’époque wilhelminienne. Tous les moyens sont bons pour exporter: action des représentants de commerce ou des Allemands établis à l’étranger, primes à l’exportation, dumping. En 1890, l’Allemagne était la quatrième puissance commerciale du monde, après la Grande-Bretagne, la France et les États-Unis; en 1913, avec près de 21 milliards de marks équilibrés entre les importations et les exportations, elle est montée au deuxième rang. Mais ce succès même suscite des inquiétudes dans les autres pays industriels: dès 1896, Edwin William attire l’attention de l’Angleterre sur la concurrence que lui font les articles made in Germany .

Les courants collectifs

Cette Allemagne en pleine expansion démographique et économique, comment les Allemands la voient-ils? Quels sont les grands courants de psychologie collective qui traversent l’époque du IIe Reich?

L’hostilité à l’Empire

Distinguons d’abord ceux qui critiquent ou contestent l’œuvre accomplie en 1871. Certains sont surtout sensibles aux dangers d’une victoire trop rapide et trop complète. Nietzsche, ici, est souvent cité: «Je considère la Prusse actuelle comme très dangereuse pour la civilisation», mais aussi Gustav Freytag, dès 1872: «De grands maux sont nés de la victoire; l’honneur, la loyauté de la capitale souffrent cruellement. Tous sont pris de cette passion insensée du gain, de cette soif de l’or [...]. Les âmes s’affaissent. À la vue de cette corruption, il est permis de douter de l’avenir.» Et Treitschke lui-même, un quart de siècle après la fondation de l’Empire, note: «Tout est devenu plus grossier dans nos mœurs, la politique et la vie [...]. Plus la civilisation s’étend, plus son niveau s’abaisse.» Réactions d’intellectuels... Mais il y a aussi les conservateurs prussiens, loyaux envers leur roi, qui redoutent de voir la Prusse perdre ses traditions et se fondre dans l’Allemagne. À l’opposé, les Allemands antiprussiens ne se résignent pas à leur défaite de 1866: habitants de Francfort si durement traités par le vainqueur, Hanovriens fidèles à la dynastie détrônée et qui envoient régulièrement quelques députés «guelfes» au Reichstag.

À côté de ces Allemands inquiets ou mécontents, les allogènes n’acceptent pas leur incorporation à l’Empire allemand. Les Danois du Schleswig du Nord, privés, depuis l’accord austro-allemand de 1879, de l’espoir d’être consultés comme l’avait stipulé le traité de 1864, continuent à élire au Reichstag un député protestataire: constance qui trouvera sa justification dans le plébiscite de 1920. Beaucoup plus nombreux sont les Polonais (4 millions) qui forment d’importants noyaux dans les régions industrielles (Saxe, Ruhr), et constituent un bloc compact en Posnanie (où la proportion des Allemands tombe, entre 1871 et 1905, de 45 à 38 p. 100), en Silésie et dans les deux provinces de Prusse. Deux terrains de lutte: le maintien de la langue et la possession du sol. Au cours de deux périodes de rigueur, 1886-1890, 1898-1910, le gouvernement prussien s’efforce de restreindre l’usage du polonais à l’école et surtout au catéchisme, et de coloniser ces provinces en empêchant les Polonais d’acheter de la terre, en favorisant au contraire son acquisition par des Allemands: politique qui se soldera par un échec. Il en est de même en Alsace-Lorraine. Le Reichsland a dès le début refusé l’annexion, comme en témoignent le nombre (160 000) des optants pour la France et l’envoi au Reichstag de députés protestataires. D’où les mesures de rigueur qui se succèdent, à partir de 1885: prohibition de la langue française, dissolution des sociétés soupçonnées d’entretenir le souvenir du passé, obligation du passeport entre l’Alsace-Lorraine et la France. La situation parut se modifier dans les années quatre-vingt-dix, avec l’avènement de la génération qui n’avait pas connu le régime français: les autonomistes du Landespartei (1893) ne mettent pas officiellement en cause le rattachement à l’Allemagne, mais s’efforcent de préserver les caractères propres des deux provinces contre la germanisation menaçante. Ils profitent d’un relâchement de la pression allemande et de l’octroi, en 1911, d’une constitution accordant au pays une demi-autonomie. Peine perdue: la constitution déçoit et le fossé reste creusé. Les incidents de Saverne (1913), la reprise des mesures de rigueur témoignent, à la veille de la guerre, de l’échec de la politique allemande en Alsace-Lorraine.

La vie politique

Allogènes refusant de se considérer comme Allemands, Allemands mécontents ou inquiets de la fondation du IIe Reich ne constituent, malgré tout, qu’une minorité. La grande masse des Allemands est satisfaite et fière de l’œuvre accomplie en 1871. Comment envisagent-ils son avenir?

Sans attacher trop d’importance aux partis politiques et aux «fractions» (groupes parlementaires) qui les représentent au Reichstag comme aux Landtage des États, il faut cependant reconnaître l’existence de deux grandes tendances: conservateurs et libéraux. Elles ne sauraient se réduire à des différences régionales (Est et Ouest, Nord ou Sud), à des catégories économico-sociales (agriculture ou industrie, fonction publique ou profession libérale), à des appartenances religieuses (protestants, catholiques). Bien plutôt correspondent-elles à des tempéraments politiques que l’on retrouve dans tous les pays européens. Ce qui caractérise la période 1871-1914, c’est la persistance et l’évolution d’un courant libéral, opposé, au début, à la manière autoritaire de Bismarck et, plus tard, aux initiatives maladroites de Guillaume II. Une pratique politique plus moderne, l’adoption du suffrage universel dans tous les États allemands, l’établissement du régime parlementaire dans l’Empire, des réformes sociales inspirées de ce que réalisent, depuis 1905, les radicaux français et les libéraux britanniques, telles sont les revendications majeures du libéralisme allemand d’avant 1914.

Non que les forces religieuses et sociales n’interviennent pour nuancer l’opposition entre conservateurs et libéraux: l’existence du Zentrum et de la Sozialdemokratie traduisent, sur le plan politique, la réalité de courants profonds dans toute une partie de la population allemande.

Apparu en Prusse, dès avant 1870, comme expression de ceux qui rejettent aussi bien le luthéranisme des conservateurs que le rationalisme des progressistes, le parti du centre s’est constitué et fortifié dans toute l’Allemagne à l’époque du Kulturkampf (combat pour la civilisation) [1872-1875]. Il s’est maintenu, après l’abandon de cette politique par Bismarck, et apparaîtra rapidement comme la représentation politique des catholiques allemands, soit un tiers de la population de l’Empire. Le parti proprement dit est flanqué de toute une série d’organisations culturelles et sociales: mouvements de jeunesse, œuvres d’éducation, coopératives, syndicats groupés depuis le congrès de Mayence (1899) en Gesamtverband der christlichen Gewerkschaften (Association des syndicats ouvriers chrétiens). Bénéficiant des sympathies de Guillaume II, le Zentrum représente une force considérable, non seulement au Reichstag, où il est devenu vers 1900 un parti de gouvernement, mais dans toute l’Allemagne.

L’histoire du socialisme est plus compliquée. Il ne se réduit pas à la seule Sozialdemokratie, car il y a un socialisme chrétien, héritier des doctrines de Mgr Ketteler et auquel se rattachent les syndicats dont il vient d’être question; très proche du socialisme existe un syndicalisme libéral, représenté par les syndicats Hirsch-Duncker; le socialisme d’État, qualifié dédaigneusement de Kathedersozialismus (socialisme de la chaire), est toutefois à l’origine des lois créant en Allemagne les assurances sociales. Mais l’organisation la plus forte est, sans conteste, la Sozialdemokratie. Sa constitution fut laborieuse et n’aboutit qu’en 1875, au congrès de Gotha, par la fusion des groupes lassalliens et marxistes. Dès 1878, le parti fut en butte, de la part de Bismarck, à une persécution à laquelle il opposa une vigoureuse résistance. La démission du chancelier, en 1890, amena l’abrogation des lois d’exception. Réorganisé au congrès d’Erfurt (1891), pourvu d’un programme d’inspiration purement marxiste, affilié à la IIe Internationale, le parti ne cesse, dès lors, sauf un fléchissement en 1907, de progresser jusqu’aux élections de 1912: fort de 1 700 000 adhérents (sur 7 millions environ de salariés), il réunit 4 250 000 voix et envoie au Reichstag 110 députés. Cette ascension n’est pas ralentie par les deux crises doctrinales que traverse le parti: le révisionnisme, condamné en 1903, et les tendances de gauche antimilitaristes et favorables à la grève générale. En fait, révisionnisme et réformisme pénètrent la bureaucratie du parti, ses syndicats (groupés depuis 1893 dans l’Allgemeiner deutscher Gewerkschaftsbund, Fédération générale des syndicats ouvriers allemands) et ses coopératives. En 1914 la Sozialdemokratie apparaît comme une force imposante, où l’attachement au vocabulaire révolutionnaire recouvre des positions de plus en plus modérées.

L’impérialisme allemand

Il est une doctrine – ou une attitude mentale – qu’on ne manque jamais de nommer, lorsqu’on parle de l’Allemagne wilhelminienne: l’«impérialisme», le «pangermanisme». Ce point de vue fait l’objet d’une controverse de la part des historiens allemands; il est possible qu’on ait, en France, exagéré l’influence de la Ligue pangermaniste (Alldeutscher Verband) fondée par Heinrich Class en 1891. Sans doute les pensées agressives et les visées annexionnistes (en Europe) n’ont-elles été le fait que de quelques hommes, tandis que la masse de la population était pacifique. Mais l’essor remarquable de l’économie allemande développait une mentalité qu’on peut qualifier d’impérialiste, si l’on précise que c’était un impérialisme économique et culturel. Il s’agit de faire de l’Empire une «immense maison de commerce avec des succursales sur tous les marchés du monde». Vente des produits allemands dans le monde entier, investissement de capitaux allemands – 12 milliards de marks en 1900, le double en 1914 – dans les domaines les plus variés (chemins de fer, travaux publics, ports, usines, banques): on rencontre partout ces manifestations de l’activité des Allemands, mais il y a des secteurs privilégiés. Tel l’Empire ottoman, où le Bagdadbahn (commencé en 1903) est la marque la plus connue de la présence allemande. Lorsque le chancelier Bülow revendique pour l’Allemagne «sa place au soleil», il est bien évident que cette place doit être la première. Ainsi se comprennent les termes de Weltpolitik (politique mondiale) et de Weltwirtschaft (économie mondiale): l’Allemagne a son mot à dire partout, elle a des intérêts en tous les points du globe.

Aussi a-t-elle voulu se donner un empire colonial. Bismarck y était hostile, pour de multiples raisons. Mais un mouvement colonial se développait sous l’influence des milieux maritimes, des explorateurs, des économistes. Après avoir réuni à Berlin (1884-1885) une conférence pour régler les modalités des prises de possession territoriales, le chancelier doit céder au mouvement qui pousse l’Allemagne vers l’acquisition de colonies. Mais c’est surtout sous Guillaume II, et grâce à lui, que le mouvement prend de l’ampleur. Deux domaines s’ouvrent à l’activité des Allemands. En Extrême-Orient, l’Allemagne se fait donner le droit d’occuper la baie de Jiaozhou, au sud de la péninsule du Shandong, et d’y construire la base navale de Qingdao. Le nord-est de la Nouvelle-Guinée, plusieurs archipels du Pacifique (Marshall, Palaos, Bismarck, Salomon, Carolines, Mariannes, partie des Samoa) deviennent possessions allemandes et forment des points d’appui pour la flotte. Beaucoup plus étendu, le domaine africain comprend le Togo, le Cameroun, que des cessions consenties par la France accroissent en 1911, l’Afrique orientale, le Sud-Ouest africain. En tout 2 600 000 km2 peuplés de quelque 11 millions d’habitants dont 25 000 Européens seulement: c’est le troisième empire africain, après ceux de la France et de la Grande-Bretagne. Faut-il mentionner les visées sur le Maroc, les colonies portugaises, le Congo français et le Congo belge?

Mais, plus que par ces territoires de valeur médiocre, la Weltpolitik est aidée par ces «colonies spontanées» que forment les Allemands établis aux États-Unis et dans le sud du Brésil. Le Deutschtum im Ausland (les Allemands à l’étranger) – 10 à 12 millions – représente, pour la propagande allemande, un appui que renforce, en 1913, la loi Delbrück conservant aux émigrés la nationalité de la mère patrie. «N’est-ce pas l’Allemagne qui aura la mission d’assurer la paix du monde?», demandait Treitschke. Beaucoup d’Allemands en sont plus ou moins consciemment convaincus; et c’est là un trait marquant de la psychologie germanique à la veille de la Première Guerre mondiale.

Une précision s’impose: il serait inexact de représenter l’Allemagne du IIe Reich comme seulement attachée aux activités matérielles. Impérialisme économique et culturel, avons-nous dit: l’Allemagne est fière de sa culture, où elle voit un des éléments de sa prééminence. Dans ces domaines de la science allemande, de l’art allemand, où, en dernière analyse, on atteint toujours l’individuel, une énumération de savants ou d’érudits, d’hommes de lettres ou d’artistes, un catalogue d’œuvres ou d’inventions n’auraient guère ici de signification – encore que l’inauguration de Bayreuth, en 1876, par la Tétralogie de Richard Wagner ait pris les dimensions d’un événement national. Mais, pour s’en tenir à ce qui relève du collectif, il faut mentionner d’une part l’organisation perfectionnée du travail scientifique dans les universités et les laboratoires, d’autre part la richesse de la vie musicale dans un pays où l’art des sons a toujours tenu la première place: qu’on songe au nombre et à la qualité des sociétés, des orchestres, des théâtres.

L’Allemagne en guerre

Comme la plupart des belligérants, l’Allemagne aborde le conflit de 1914 dans un esprit d’«union sacrée» auquel s’associent, dès le 3 août, les sociaux-démocrates. L’occupation d’une vaste étendue de territoire français, en 1914, le succès de l’offensive contre la Russie, en 1915, la relative facilité du ravitaillement maintiennent le moral des Allemands. Ce n’est qu’en 1916 que la prolongation d’une guerre meurtrière, l’apparition des restrictions et la hausse des prix font sentir leurs conséquences. Une scission se crée au sein du parti socialiste, et le Spartakusbund, fondé en mars 1916, se prononce contre la continuation des hostilités. En 1917, l’échec de la guerre sous-marine et l’entrée en guerre des États-Unis, le renforcement du blocus par l’ennemi qui possède la maîtrise de la mer contribuent à affaiblir encore le moral de la population. Le succès de la révolution russe est exploité par les spartakistes, auxquels se joint une autre fraction de la Sozialdemokratie, les indépendants. À la demande des socialistes et du centre, le Reichstag vote, le 19 juillet 1917, une résolution en faveur d’une «paix d’entente, de réconciliation durable entre les peuples». Au cours de l’hiver qui suit, ni la rupture de l’équilibre au profit de l’Allemagne et de ses alliés ni le succès des offensives sur le front français ne parviennent à rétablir un moral fortement ébranlé par trois ans et demi de guerre. La propagande spartakiste rencontre un succès croissant et déclenche des grèves politiques, pour une paix sans annexions et sans indemnités. Certes, l’Allemagne n’a pas subi de destructions, et son industrie – socialisée en pratique dans de larges secteurs – est intacte; mais les difficultés croissantes du ravitaillement, la lassitude générale minent la résistance intérieure: c’est dans un pays profondément démoralisé que se produit la demande d’armistice en octobre 1918.

4. La république de Weimar (1919-1933)

Le traité de Versailles (28 juin 1919), les plébiscites de 1920 et 1921 ont enlevé à l’Allemagne – outre la totalité de son empire colonial – 72 112 km2, ramenant sa superficie de 540 858 à 468 746 km2. Ont été détachés de l’Allemagne sans plébiscite l’Alsace-Lorraine rendue à la France, Eupen et Malmédy donnés à la Belgique, les territoires polonais de Posnanie et de Prusse-Occidentale, le «petit pays de Hultschin» (au sud de la Silésie) cédé à la Tchécoslovaquie, Danzig et Memel érigées en villes libres. En 1920, les plébiscites ont rendu au Danemark le Schleswig du Nord, mais conservé à l’Allemagne la Mazurie, au sud de la Prusse-Orientale. À la suite du plébiscite du 20 mars 1921, les communes polonaises de haute Silésie ont été attribuées à la Pologne. Enfin un plébiscite était prévu dans le territoire de la Sarre pour 1935. Plus frappante encore que ces amputations, apparaît la configuration de la nouvelle Allemagne, où la Prusse-Orientale est séparée du reste du pays par la ville de Danzig et par le «corridor» polonais.

La population

Elle est passée de 57 millions en 1920 à 62,4 en 1925 et à 65 en 1930. Le résultat de la forte poussée démographique d’avant la guerre risque de ne pas se maintenir, car le taux de natalité ne cesse de baisser: 25,9 p. 1 000 en 1920, 21 en 1923, 20,6 en 1925, 18,5 en 1927, 17 en 1930, 15 en 1932. Une telle régression continue – freinée en partie par la diminution de la mortalité infantile – n’est pas sans inquiéter, particulièrement en face d’une Pologne où le taux des naissances atteint 34 p. 1 000. La répartition géographique de la population allemande reste sensiblement la même qu’au temps du IIe Reich, mais la disproportion entre villes et campagnes s’accroît: 64,4 p. 100 d’urbains en 1925 contre seulement 35,6 p. 100 de ruraux. Les villes continuent leur progression: 45 villes de plus de 100 000 habitants en 1925, dont 15 atteignent 300 000, tandis que 7 dépassent le demi-million. Créé en 1920, le Gross Berlin englobe 4 millions d’habitants en 1925, 4,3 en 1930. Cette même année, Hambourg en compte 1 150 000, Cologne 740 000, Munich 730 000, Leipzig 720 000, Dresde 637 000, Breslau 615 000. Les villes de la région industrielle rhéno-westphalienne poursuivent leur croissance: Essen 650 000, Dortmund 535 000, Düsseldorf 465 000, Barmen et Elberfeld, réunis en 1930 sous le nom de Wuppertal, 420 000; parmi les ports, Brême 305 000, Stettin 270 000, Königsberg 290 000; et, dans l’intérieur: Francfort 550 000, Hanovre 445 000, Nuremberg 415 000, Stuttgart 375 000, Magdebourg 300 000. L’Allemagne tend de plus en plus à être un pays de villes.

La population allemande est plus homogène en 1921 qu’en 1914; les amputations subies par l’Allemagne en ont séparé les allogènes. Restent en Prusse-Orientale 41 000 Mazures et 2 700 Lituaniens, en Silésie (il n’y en a plus dans la Ruhr) 150 000 Polonais, de 10 000 à 15 000 Danois dans le Schleswig: ajoutons-y les Wendes ou Sorabes de Lusace au nombre de 33 000 (ils étaient 90 000 en 1871): ce sont là minorités réduites, en voie d’absorption dans la nation allemande.

Les milieux sociaux

La Première Guerre mondiale et la défaite de l’Allemagne n’ont pas eu les conséquences sociales qu’on aurait pu attendre des crises qui l’ont secouée de 1918 à 1923. Le mouvement spartakiste n’a pas réussi à instaurer la dictature du prolétariat. Les membres des corps francs qui s’étaient battus en Allemagne et dans les pays baltes – ceux qu’Ernst von Salomon a appelés die Geächteten (les hors-la-loi) – se sont peu à peu réadaptés à la vie normale L’inflation démesurée et galopante de 1923 a ruiné une partie de la classe moyenne, mais les effets de cette année catastrophique ont été bientôt effacés par la prospérité qui a suivi.

L’aristocratie a été atteinte par la chute des dynasties et l’instauration du régime républicain dans les États qui composent l’Allemagne de Weimar. Elle a perdu ses emplois dans les cours allemandes, et la limitation de la Reichswehr à 100 000 hommes, dont 4 000 officiers, l’a privée de carrières qu’elle considérait comme lui étant réservées par priorité. Les professions libérales attirent dans une proportion plus forte qu’avant 1914 les membres de la noblesse. Celle-ci a pu se maintenir grâce à sa richesse foncière et mobilière. Les anciennes maisons princières ayant obtenu, en 1926, la restitution intégrale de leurs biens mis sous séquestre au début de la révolution, il ne pouvait être question de limiter la propriété noble. Les grands domaines de l’Allemagne du Nord subsistent donc, et, si les derniers droits seigneuriaux des junkers de Prusse-Orientale disparaissent en 1927, cette mesure ne touche pas au droit de propriété du sol. La crise de 1930 affecta cette catégorie de propriétaires. Lorsque fut créée l’Osthilfe (Assistance de l’Est) pour venir en aide à toute l’Allemagne transelbienne, les junkers furent accusés d’avoir accaparé la majeure partie des secours distribués. La divulgation de ces faits incita Hindenburg à renvoyer Schleicher, le 28 janvier 1933, ouvrant ainsi à Hitler les portes de la chancellerie.

Dans l’histoire de la paysannerie allemande, les années 1918-1933 ne sont pas une période caractéristique. On a noté l’accentuation de l’exode rural, qui réduit à un tiers de la population du Reich celle des campagnes. L’inflation a moins touché les paysans que les autres milieux sociaux, car ils sont habitués à vivre en économie fermée et disposent des ressources alimentaires essentielles. Comme tous les Allemands, ils profitent de la prospérité des années 1925-1929. La crise de 1930 les affecte par la baisse des prix agricoles; cependant la gêne qu’elle provoque n’est pas comparable au désarroi que cause la montée continue du chômage. La situation des paysans allemands n’a pas joué de rôle déterminant dans l’avènement du national-socialisme.

Il n’en est pas de même de la classe moyenne. L’histoire de la république de Weimar peut être étudiée à travers ses velléités, ses réticences et, finalement, son impuissance à faire vivre un régime issu de la défaite. En 1922-1923, l’inflation a ruiné les rentiers et mis en difficulté les petits et moyens industriels. Mais le retour au calme et à la prospérité, à partir de 1924, profite à tous, aux industriels et aux commerçants qui bénéficient de l’essor des affaires comme aux fonctionnaires et aux membres des professions libérales rassurés par une monnaie stable. Mais, en 1930, le marasme économique va avoir sur la majeure partie de la bourgeoisie une influence décisive. Le trouble et l’incertitude où se débat l’Allemagne la poussent vers le national-socialisme, seul capable à ses yeux de faire sortir l’Allemagne d’une situation désespérée.

La république de Weimar – dans les années du moins où elle a semblé se consolider – a été favorable aux ouvriers. Leur condition s’améliore, avec une tendance au nivellement par le haut. Les salaires augmentent d’une façon constante jusqu’en 1931. La journée de huit heures est accordée en 1919 et, sous l’effet de la crise économique, on s’orientait vers la semaine de quarante heures lorsque la démission du chancelier Brüning (mai 1932) amena l’abandon du projet. Aux assurances sociales des années quatre-vingt s’ajoute, en 1927, l’assurance-chômage. Cette amélioration est due à deux facteurs. D’une part, la Constitution de Weimar, en reconnaissant les syndicats, en leur accordant le droit de traiter avec les employeurs sur un pied d’égalité, avait prévu toute une hiérarchie de conseils ouvriers. Seuls, ceux d’entreprise (Betriebsräte ) ont été organisés par une loi de 1920. S’ils ne participent guère à l’organisation et à la gestion de la production, ils ont cependant un rôle non négligeable dans la surveillance des conventions collectives et des arrêtés de conciliation. D’autre part, sous l’action de dirigeants tels que Fritz Tarnow et Theodor Leipart, les syndicats libres, c’est-à-dire socialistes, s’efforcent de «socialiser le capitalisme», sans pour autant recourir aux mesures de socialisation. Fort de 4 millions et demi de membres environ (parmi lesquels il faut d’ailleurs compter les travailleurs agricoles, les fonctionnaires et les employés), ils inspirent la plupart des mesures sociales prises pendant ces années. Les conseils d’entreprise sont, en fait, le prolongement des syndicats. Ceux-ci créent des banques ouvrières et, sans qu’il y ait subordination, travaillent en liaison avec les coopératives de consommation. Après deux périodes difficiles où augmente le chômage (1920, 1924-1925), l’essor de l’économie allemande ne peut manquer d’avoir sur la condition ouvrière des répercussions favorables. Mais la crise économique mondiale de 1929 ne tarde pas à se faire sentir dans le domaine de l’emploi. De 500 000 en 1927, le nombre des chômeurs passe à 2 300 000 au cours de l’hiver de 1929-1930, 4 millions à la fin de 1930, 5 en février 1931, 5,6 au début de 1932, 6 millions en janvier 1933: situation qui n’a certes pas été sans influer sur les progrès du mouvement nazi de 1930 à 1933.

Une économie «américaine»

Pendant les quinze années qui séparent la disparition du IIe Reich de l’avènement du IIIe, l’économie allemande voit alterner les crises et les périodes de prospérité. Crise de l’après-guerre, que caractérise l’effondrement du mark, bien plutôt qu’une baisse de la production: si celle de charbon tombe de 120 Mt en 1922 à 62 en 1923 pour remonter à 120 en 1924, c’est en raison de la grève politique déclenchée par l’occupation de la Ruhr. Qu’elle soit due ou non au «fardeau» des réparations, fixées le 6 mai 1921 à 132 milliards de marks-or, la chute du mark est vertigineuse. Le dollar qui s’échangeait contre 4 marks en 1914 en vaut 75 en juillet 1921, 186 en janvier 1922, 402 en juillet, 6 000 à la fin de l’année, 7 200 en janvier 1923, 160 000 en juillet, plus d’un million en août, 13 millions en septembre, 242 en octobre, 130 milliards en novembre, plus de 4 trillions en décembre. L’inflation de 1923 a laissé dans la mémoire des Allemands un souvenir plus terrible que la défaite de 1918. Impuissant à arrêter cette débâcle, le gouvernement préfère créer, en octobre 1923, une monnaie provisoire, le Rentenmark, garantie par une hypothèque générale sur l’agriculture, l’industrie et le commerce allemands. L’adoption, en 1924, du plan Dawes – solution d’attente au problème des réparations – permet à l’Allemagne de lancer un emprunt de 800 millions de marks-or et de créer une nouvelle devise, le Reichsmark (RM), sur la base de 4,20 RM pour un dollar. Annulation des billets de banque antérieurs, échange des titres d’emprunt dépréciés de 87 à 97 p. 100: la réforme ruine les rentiers et les épargnants. Du moins est-elle à l’origine d’une période de prospérité. Pas immédiatement toutefois: faillites et chômage suivent la stabilisation, le point culminant de la crise se situant aux deux premiers mois de 1926. Mais, dès le mois d’août, le mark est libéré de la subordination au dollar; l’or afflue. Les capitaux étrangers investis en Allemagne depuis la fin de 1924 jusqu’en juin 1927 se montent à 4 milliards de Reichsmark, dont 70 p. 100 proviennent des États-Unis. Le gouvernement du Reich emprunte, pendant la même période, quelque 10 milliards de Reichsmark. Les traces de la guerre et de la défaite paraissent effacées, et on pense avoir retrouvé la prospérité d’avant 1914. C’est dans cette Allemagne de 1925 à 1929 qu’on peut étudier la structure économique du régime weimarien.

Les forces productives sont restées les mêmes qu’au début du siècle. Le seigle se maintient autour de 67 millions de quintaux, l’avoine de 60, le blé de 30 seulement, la pomme de terre de 350, la betterave au-dessus de 100 (moyennes annuelles). C’est là une agriculture perfectionnée, stimulée par l’augmentation de la population urbaine, mais qui ne tient dans la vie du pays qu’un rôle subordonné.

De plus en plus, en effet, c’est la puissance industrielle qui caractérise l’Allemagne. Le sous-sol est exploité à plein: en 1929, on extrait 162 Mt de houille (dont 123 du bassin de la Ruhr) et 175 Mt de lignite. Le pétrole fait son apparition en Allemagne du Nord; nulle en 1920, sa production atteint 100 000 tonnes en 1926, le double en 1930. On notera les progrès de la sidérurgie: 13 Mt de fonte, 16 Mt d’acier, malgré la perte de la haute Silésie. Mais c’est l’industrie chimique qui connaît le développement le plus remarquable: son relèvement rapide, après la guerre, s’accompagne d’une transformation et d’une adaptation aux circonstances, car il faut lutter contre la concurrence des autres pays qui se sont équipés pendant les hostilités. Fondée, avant 1914, sur les colorants, les engrais et les produits pharmaceutiques, l’industrie chimique s’oriente de plus en plus vers la production de l’azote et des engrais synthétiques, de l’essence synthétique et de la soie artificielle, vers l’électrochimie.

L’essor de la circulation et des échanges n’est pas moindre que celui de la production. Aux routes, aux canaux, aux voies ferrées s’ajoutent maintenant les transports aériens groupés dans la Lufthansa (1926). La flotte marchande, réduite à 300 000 tonneaux en 1920 par le traité de Versailles, remonte en 1930 à 4 300 000, chiffre inférieur, toutefois, à celui d’avant la guerre. Les deux grands ports retrouvent ou dépassent leur mouvement de 1913 (Hambourg 17 Mt, Brême 5,3 Mt). Le commerce extérieur dépasse le chiffre de 1913 et atteint 27 milliards de marks, dont 15 aux importations, 12 aux exportations.

Mais plus encore que les niveaux, ce sont les méthodes et les structures de l’économie qui caractérisent l’Allemagne weimarienne. L’Allemagne «s’américanise», notent les observateurs; c’est l’ère de la rationalisation, du travail à la chaîne, de la standardisation, de la concentration. Celle-ci se fait sentir surtout dans les entreprises de navigation et dans l’industrie chimique: en 1925 est fondée à Francfort l’I.G. Farben, énorme Konzern réunissant plusieurs centaines d’entreprises groupées autour de la Badische Anilin de Ludwigshafen.

L’économie allemande donnait, en 1929, une impression de force retrouvée et semblait appelée à développer encore sa puissance. En fait, cette apparente prospérité cachait une situation assez malsaine: inflation de crédit, surcapitalisation, ampleur excessive de grands travaux qui déséquilibrent le budget. Le krach boursier d’octobre 1929, aux États-Unis, arrête les crédits américains qui alimentaient l’industrie allemande. Les usines ralentissent ou cessent leur production: l’extraction du charbon baisse à 105 Mt en 1932, celle du lignite à 125; la sidérurgie tombe à 4 Mt de fonte et 6 d’acier. En mai 1931, la déconfiture du Kreditanstalt viennois entraîne celle des banques allemandes (la Darmstädter Bank ferme ses guichets le 13 juillet). Les capitalistes américains vendent leurs valeurs allemandes et les devises étrangères désertent. 1931 et 1932 sont des années de marasme économique marquées par le ralentissement de la production, l’effondrement des prix, le chômage. Les conditions économiques et psychologiques sont réunies pour favoriser la montée du national-socialisme et son triomphe en 1933.

Sous le signe de la défaite

En dépit des espoirs qu’avaient fait naître, dans toute l’Europe, les années de stabilisation relative (1925-1929), jamais la république de Weimar n’a été vraiment acceptée de la majorité du peuple allemand. L’attitude la plus répandue est celle du refus: refus de la défaite, refus du régime, refus, chez certains, de sa structure capitaliste.

La défaite de 1918 marque non seulement Weimar, mais le IIIe Reich, qui est essentiellement une protestation contre les conditions imposées par les vainqueurs. S’il y a un sentiment qui puisse faire la quasi-unanimité des Allemands, c’est bien le refus du Diktat de Versailles, des clauses dures, et surtout inégales, qu’il a fallu signer sans pouvoir les discuter. Il s’agit avant tout des nouvelles frontières qui consacrent la mutilation du territoire: en signant les accords de Locarno (1925), l’Allemagne a bien reconnu ses frontières occidentales, mais elle s’est toujours refusée à faire de même pour ses frontières orientales, et l’hostilité envers la Pologne est une des constantes de sa politique. Sont également en question les clauses militaires (désarmement, limitation de la Reichswehr à 100 000 hommes) et les réparations fondées sur le «mensonge» de la responsabilité allemande. La «politique d’exécution» d’Erzberger et de Rathenau en 1921-1922, celle de Gustav Stresemann, à la Wilhelmstrasse de 1923 à 1929, sont simple expédient, tactique destinée à inspirer confiance et à obtenir, peu à peu, la destruction du traité de Versailles. Ce refus de la défaite et de ses conséquences est d’autant plus catégorique que la légende du «coup de poignard dans le dos» est, pour la plupart des Allemands, une vérité: l’armée n’a pas été vaincue, le front n’a pas cédé; c’est l’arrière qui a été miné par les spartakistes et leur propagande défaitiste. D’où le succès des associations patriotiques comme le Stahlhelm (Casque d’acier), d’où l’espoir d’une revanche qui effacera la honte de la défaite et du traité qui la sanctionne. Invictis victi victuri : la fière devise trouvée par Ulrich von Wilamowitz-Mœllendorf pour le monument aux morts de l’université de Berlin exprime les sentiments profonds de la majorité du peuple allemand. On ne saurait exagérer l’importance de ce courant nationaliste, le plus fort sans doute de ceux qui ont agité l’Allemagne après 1918.

La république et la démocratie sont filles de la défaite: aussi sont-elles englobées dans le discrédit qui frappe tout ce qui touche à cette sombre époque. La fête nationale du 11 août, anniversaire de la Constitution de 1919, ne donne lieu qu’à des cérémonies officielles et discrètes. Le drapeau noir, rouge et or – celui de 1848 – ne parvient pas à supplanter, dans l’esprit des Allemands, les couleurs impériales noir-blanc-rouge. Est-ce à dire qu’une restauration de la monarchie menace de supprimer la république? Au niveau de l’Empire, il ne le semble pas: la fuite en Hollande n’a pas rehaussé le prestige de Guillaume II, et son fils – l’ex-Kronprinz – n’est guère populaire. La Prusse s’est d’ailleurs donné un gouvernement socialiste. L’attachement serait plus grand envers les dynasties saxonne et bavaroise, mais dans une aire territoriale limitée. Tous comptes faits, les chances d’une restauration sont moins grandes qu’on ne le pensait à l’étranger.

Ce qui domine, c’est un esprit conservateur, et même réactionnaire, qui s’accommoderait de la république, à condition qu’elle ne soit pas dirigée par des républicains: esprit fait d’hostilité à la démocratie, de mépris du socialisme, de peur du bolchevisme, d’antisémitisme. Ce qui fait la popularité du maréchal Hindenburg, ce qui a assuré en 1925 son élection à la présidence de la République, c’est qu’on a vu en lui, beaucoup plus que le Monk qu’il n’a sans doute jamais songé à être, le garant des traditions contre les doctrines néfastes à la grandeur et à l’existence même de la patrie.

Les oppositions

La «révolution» de 1918 n’a pas bouleversé les structures sociales de l’Allemagne wilhelminienne: la tentative des spartakistes a échoué, et la république de Weimar est demeurée un État capitaliste. Pourtant, deux mouvements politiques se proclament anticapitalistes.

La Sozial-Demokratie a repris en 1925, au congrès de Heidelberg, le programme d’Erfurt de 1891; mais ce qui était inspiration marxiste n’est plus que vocubulaire et phraséologie. La véritable doctrine du Sozial demokratische Partei Deutschland (S.P.D., Parti social-démocrate allemand) est donnée par Hilferding au congrès de Kiel (1927): État et économie s’interpénètrent; un État démocratique influencera l’économie dans un sens démocratique; or une économie dirigée par un État démocratique, c’est le socialisme. Il n’est plus question de dictature du prolétariat. Aussi bien, la social-démocratie est-elle devenue un parti de gouvernement: elle détient le pouvoir dans les Länder de Bade, de Hesse, de Prusse, à Hambourg et à Berlin. Sur le plan fédéral, le parti est représenté au Reichstag par une importante fraction: 163 députés en 1919, 131 en décembre 1924, 152 en 1928, 143 en 1930. Il participe aux gouvernements de coalition ou leur accorde son soutien; en 1928, c’est un socialiste, Hermann Müller, qui devient chancelier du Reich. Dans le pays, le S.P.D. compte environ un million de membres, contrôle les syndicats et les coopératives, inspire de nombreuses associations. Mais il est bien évident que toute volonté révolutionnaire l’a abandonné.

C’est dans le parti communiste (K.P.D.), fondé en décembre 1918, qu’il faut chercher cette volonté. Puissant en 1923 grâce, en particulier, à l’entrée d’une partie des socialistes indépendants, le K.D.P. décline, à partir de 1925, sous la direction de Thälmann, étroitement soumis à l’autorité de Moscou. Les communistes allemands, intransigeants sur la doctrine, pratiquent la politique du pire, contribuant à faire élire Hindenburg contre le catholique W. Marx, dirigeant leurs attaques les plus dures contre les socialistes, se tenant aux côtés des nazis lors de la grève des transports berlinois, en novembre 1932. Au Reichstag, ils sont 76 en septembre 1930, 89 en juillet 1932, 100 en novembre 1932, 81 encore en mars 1933. Disposant de formations de combat (Antifa, groupes d’auto-protection), ils représentent, dans la république de Weimar finissante, une force qui a contribué à affaiblir le régime et profité, en définitive, aux nationaux-socialistes.

Hostilité au traité de Versailles, à la république de Weimar, à la démocratie bourgeoise, au grand capitalisme, tout cela se retrouve, mêlé à bien d’autres tendances, dans l’idéologie nationale-socialiste. Le Parti ouvrier allemand national-socialiste (N.S.D.A.P.), interdit après l’échec du putsch de novembre 1923, se reconstruit. C’est à Munich, en février 1925, que se place la «seconde fondation» du parti, sous la direction de Hitler récemment libéré. Elle ne va pas sans difficultés, sans heurts entre Hitler et les frères Strasser qui accentuent le caractère socialiste et anticapitaliste du mouvement. Pourtant Hitler réussit à l’emporter; le docteur Goebbels, qui le rejoint en 1926, entreprend la conquête de Berlin, dépassant ainsi le cadre purement bavarois des débuts. Malgré son échec aux élections de 1928 (12 députés), le parti se développe – 27 000 membres à la fin de 1925, 176 000 quatre ans plus tard – crée des ligues professionnelles et des formations armées. La propagande des nationalistes contre le plan Young, qui remplace le plan Dawes, fait en 1929 connaître à toute l’Allemagne les idées et la personnalité du Führer. Les 107 députés (6 400 000 voix) élus en septembre 1930 révèlent l’ampleur du mouvement et le succès d’une propagande qui va trouver dans la crise économique un appui considérable et qui conduira au triomphe de 1933.

5. Le Troisième Reich (1933-1945)

Quel est le tableau de l’Allemagne et des Allemands pendant les douze années de ce IIIe Reich, auquel Adolf Hitler avait assigné une durée millénaire?

Extension territoriale

La population allemande s’est accrue pendant les premières années du régime national-socialiste. Le recensement du 17 mai 1939 fait état de 80,2 millions de Reichsdeutsche. L’accroissement est dû, pour une part, au relèvement du taux de natalité: 18,9 p. 1 000 en 1935, 19,5 en 1938, soit un excédent annuel de l’ordre de 450 000 à 500 000. Mais il s’explique surtout par l’extension territoriale du Reich: la Sarre, après le plébiscite de janvier 1935, l’Autriche en mars 1938, le pourtour de la Bohême en septembre 1938, Memel en mars 1939, Danzig en août 1939. Les annexions réalisées pendant les premières années de la guerre visent à effacer systématiquement les clauses du Diktat de Versailles. Si, en avril 1940, on laisse le Schleswig du Nord au Danemark qui ne s’est pas opposé à l’entrée des troupes allemandes, dès septembre 1939, le «corridor», la Posnanie et la haute Silésie polonaise ont été réincorporés au Reich. Il en est de même, en juin 1940, de l’Alsace-Lorraine et des districts belges d’Eupen et de Malmédy; on y adjoint le Luxembourg qui, pourtant, ne faisait pas partie de l’Empire en 1914. En avril 1941, l’écrasement de la Yougoslavie a pour conséquence l’annexion de la région de Maribor (Marburg), jadis partie de l’Empire austro-hongrois. En tout quelque 650 000 km2 pour l’ensemble du Reich – ce chiffre laissant en dehors le protectorat de Bohême-Moravie et le gouvernement général de Varsovie.

Si l’on s’en tient à la population recensée en 1939, on constate qu’elle est urbaine pour 66 p. 100. Le mouvement amorcé sous le IIe Reich et continué pendant le régime de Weimar se poursuit donc. Il y a, en 1939, 56 villes de plus de 100 000 habitants, et trois dépassent le million: Berlin (4,3), Vienne (2) – le recensement est postérieur à l’Anschluss – Hambourg (1,7). Parmi les autres villes, quelques chiffres donnent une idée de la progression: Munich 829 000, Cologne 769 000, Leipzig 708 000, Essen 667 000, Dresde 630 000, Breslau 623 000, Francfort 553 000, Düsseldorf 542 000, Dortmund 540 000, Hanovre 471 000, Stuttgart 458 000, Nuremberg 423 000, Wuppertal 402 000, Brême 355 000.

L’ordre corporatif

Dans quelle mesure le régime national-socialiste a-t-il modifié la structure de la société allemande? Le nazisme n’est pas un mouvement de classe, et 1933 ne se traduit pas, sur le plan social, par un bouleversement dans les rapports entre les différents milieux sociaux. Mais le IIIe Reich n’est pas, à cet égard, un simple prolongement du régime antérieur. Dans deux domaines, en particulier, des novations sont intervenues qu’il importe de signaler.

Tous les appareils syndicaux, socialistes, chrétiens, libéraux, après avoir essayé de s’intégrer au nouveau régime, se sont dissous ou ont été supprimés dès le mois de mai 1933. À cette date est créée une organisation unique, le Front allemand du travail ou D.A.F. (Deutsche Arbeitsfront), sous la direction du docteur Robert Ley. En novembre et en décembre, les associations patronales comme les unions ouvrières sont dissoutes: la forme de l’ancienne organisation professionnelle disparaît, et le 12 janvier 1934 la loi sur l’organisation du travail national (Gesetz zur Ordnung der nationalen Arbeit ) instaure un ordre nouveau de type corporatif. Chaque entreprise est dirigée par un Führer assisté d’hommes de confiance (Vertrauensmänner ); ceux-ci sont élus par le personnel qui prend désormais le nom de «suite» (Gefolgschaft ). Une Chambre du travail du Reich couronne, en 1935, l’édifice. Le D.A.F. est étroitement lié au Parti, représenté dans chaque entreprise par un échelon de propagande et de surveillance. Au Front du travail sont rattachés des organismes de sécurité sociale, d’éducation et de loisirs dont le plus connu est «La Force par la joie» (Kraft durch Freude ).

Le régime national-socialiste s’est préoccupé de conserver une classe paysanne solidement organisée et enracinée. Dans ce domaine, l’influence prépondérante est celle de Walter Darré, ministre de l’Agriculture et Führer des paysans allemands. Deux mesures résument son œuvre. En 1933, la loi sur le domaine héréditaire (Erbhofgesetz ) vise à créer des parcelles, d’étendue variable mais indivisibles, inaliénables, transmissibles par héritage à l’un des enfants et cultivables seulement par le propriétaire, avec l’aide de sa famille et de domestiques. Celui-ci a droit au titre de Bauer , qui n’est accordé que moyennant des garanties raciales, nationales et techniques. Des remembrements décidés par le ministère de l’Agriculture permettent de constituer ces domaines, attribués en général à des anciens combattants et à des membres du parti. En 1938, quatre cinquièmes des terres cultivées étaient ainsi organisées. Puis, en 1935, c’est la création du Reichsnährstand ; le mot est emprunté au vocabulaire des romantiques et, en particulier, à Joseph Görres qui divisait la société en trois ordres: Lehr- , Wehr- et Nährstand ; il désigne un office chargé de coordonner tout ce qui concerne le ravitaillement de la population: semences, méthodes de culture, lutte contre les maladies des plantes et du bétail, récolte et stockage des denrées, acheminement vers les centres de vente, fixation des prix régionaux, autorisations d’importer et d’exporter, condition des travailleurs agricoles. Tous les membres de l’organisation doivent être nazis. Le cadre déborde celui de la seule paysannerie, mais témoigne de l’intérêt qu’éprouvent les dirigeants pour une classe dont l’activité est essentielle à la vie de la nation.

La «remise en ordre» de l’économie

Celle-ci a été profondément marquée par le régime national-socialiste, et son organisation est un des traits les plus originaux du IIIe Reich. Aussi bien s’agissait-il de redresser une situation très grave qui, depuis 1930, n’avait cessé de se détériorer. On y parvint en deux étapes: en 1933 la «remise en ordre», en 1936 le plan de quatre ans. Première urgence: réduire le nombre des chômeurs. À cela visent les grands travaux entrepris dès le début du régime: défrichements, assèchements, construction de chemins de fer, de routes et d’autostrades (celles-ci confiées plus spécialement à l’ingénieur Todt), qui permettent la réembauche des ouvriers en chômage. Pour les jeunes, on crée, sous la direction de Constantin Hierl, le Service du travail (Arbeitsdienst ) dont les équipes militarisées prennent à leur compte les travaux de défrichement et d’assèchement en Prusse et en Brandebourg, sur les côtes de la mer du Nord et sur les plateaux de Hesse.

Deuxième étape: au congrès de Nuremberg de septembre 1936, Hitler annonce un plan de quatre ans (1937-1940), dont il confie la direction à Hermann Göring. Celui-ci reçoit des pouvoirs considérables pour mener à bien cette tâche. Il s’agit de réaliser une autarcie aussi complète que possible. Le but en est essentiellement militaire: en prévision d’une guerre que l’on considère comme possible – elle deviendra certaine au cours de l’hiver de 1937-1938 –, on veut parer aux dangers d’un éventuel blocus en produisant le plus possible de ce qui est indispensable à l’Allemagne. D’où l’exploitation rationnelle de toutes les ressources du pays et le développement des produits de remplacement (Ersatz ). D’où également, dans les relations commerciales avec l’étranger, le recours aux accords de troc qui permettent de garder les devises pour l’achat des matières premières ou des produits que l’Allemagne est incapable de trouver ou de fabriquer chez elle.

Les résultats sont, il faut le reconnaître, impressionnants. Le chômage régresse, se stabilisant, au début de 1939, autour de 500 000. La production industrielle augmente, atteignant en 1938 les chiffres suivants: houille 195 Mt (dont 127 Mt pour la Ruhr), lignite 200 Mt, fonte 20 Mt (16 pour la Ruhr), acier 25 Mt (18 pour la Ruhr). Les usines d’armement tournent à plein. Les autoroutes atteignent 3 000 km, la marine marchande 4,3 millions de tonneaux. On notera tout particulièrement les efforts faits par l’Allemagne pour se procurer les carburants indispensables aussi bien à l’aviation qu’à une armée de terre fortement motorisée. L’exploitation du pétrole national atteint 600 000 t, chiffre manifestement insuffisant par rapport aux besoins. D’où l’impulsion donnée à la production d’essence synthétique (usines de Castrop-Rauxel et de Wanne-Eickel dans la Ruhr): 2,4 Mt en 1937, 2,7 en 1938. Mais l’Allemagne doit importer 5 Mt de brut. On rapprochera de cette fabrication celle des fibres artificielles à base de cellulose, et celle du caoutchouc de synthèse (ou buna ), produit depuis 1936 à Hüls (Ruhr) et à Leuna, près de Merseburg.

Il est, enfin, un trait qu’on ne doit pas omettre pour caractériser l’économie du IIIe Reich: les progrès de la concentration industrielle et l’énorme développement des Konzern qui obtiennent le remembrement des houillères, accroissent la capactié des installations sidérurgiques, intensifient l’exploitation des minerais nationaux et acquièrent des usines d’élaboration de produits finis. Trois Konzern viennent en tête de cette puissante industrie: Mannesmann, Flick et surtout les Reichswerke Hermann Göring, établis à Watenstedt-Salzgitter au sud de Brunswick, qui possèdent un grand nombre d’entreprises dispersées dans toute l’Allemagne et dans l’Autriche annexée en 1938.

Adhésion et résistance au nazisme

À l’égard d’un régime totalitaire où un seul parti est autorisé – tous les autres se sont dissous ou ont été supprimés en 1933 – il ne peut exister, semble-t-il, qu’une adhésion ou une opposition totales. En fait, la question est plus complexe et les difficultés en sont apparues après 1945 lorsque les occupants, puis les Allemands eux-mêmes, s’attelèrent à la «dénazification». Si l’on admet que de 60 à 65 p. 100 des Allemands – presque toute l’élite, à quelque titre que ce soit – ont été pris dans l’engrenage nazi, il s’en faut que la part qu’ils y ont eue soit identique dans tous les cas.

On peut considérer comme nazis authentiques, déterminés, ceux qui ont adhéré aux organisations politiques et sociales les plus typiquement nationales-socialistes: parti, N.S. Frauenschaft, S.A., S.S., Gestapo et S.D.; qui ont donné leur adhésion très tôt soit avant, soit peu après la «prise du pouvoir» (30 janvier 1933), et entre les grandes «promotions» de 1933, 1935, 1937 et 1940; qui enfin y ont occupé des postes importants, les classant parmi les politische Leiter (dirigeants politiques). Ceux-là sont pénétrés de l’idéologie nationale-socialiste dont ils acceptent sans réserve principes et méthodes.

Il n’en est pas de même de ceux qui sont entrés au parti lors de la grande promotion du 1er mai 1937; on y compte beaucoup de fonctionnaires pour qui l’adhésion est la conséquence du serment de fidélité au Führer imposé par la loi du 26 janvier 1937. Même remarque en ce qui concerne l’adhésion à l’organisation de bienfaisance dite N.S. Volkwohlfahrt et aux groupements professionnels: fonctionnaires, instituteurs et membres de l’enseignement secondaire, professeurs d’université, avocats et notaires, médecins, ouvriers et paysans inscrits au Front du travail ou à la N.S. Bauernschaft. Enfin les associations de jeunesse – Jungvolk et Hitler-Jugend pour les garçons, Jungmadel et B.D.M. pour les filles – où l’entrée est pratiquement obligatoire, ne sont pas nécessairement l’antichambre des organisations les plus spécifiquement nationales-socialistes; seuls ceux ou celles qui y détiennent un grade important peuvent être assimilés aux nazis convaincus.

Indépendamment des raisons professionnelles, d’autres motifs expliquent l’entrée dans les organisations nazies, sans qu’il y ait adhésion totale à l’idéologie du parti. Le désir de sortir d’une situation sociale et économique grave a certainement joué son rôle. Plus encore, et dans de très larges secteurs de l’opinion, intervient le désir de secouer les «chaînes de Versailles» et de redonner à l’Allemagne la place qui lui est due: le rétablissement du service militaire obligatoire, en 1935, la remilitarisation de la Rhénanie, en 1936, ont été approuvés par la quasi-totalité des Allemands et ont agi sans nul doute en faveur du national-socialisme. Beaucoup de conservateurs et de nationalistes qui, sous le régime précédent, avaient donné leurs voix au maréchal Hindenburg, ont reporté leurs préférences politiques sur un certain aspect du national-socialisme, et cela d’autant plus facilement que Hitler, appelé par Hindenburg à la chancellerie, s’est appliqué, en 1933-1934, à marquer la continuité entre le IIe et le IIIe Reich.

Il reste qu’il a existé une résistance allemande. Non pas les mécontents, toujours enclins à critiquer le pouvoir, ou ceux que gênent certaines restrictions alimentaires impliquées par le plan de quatre ans (Kanonen statt Butter , des canons au lieu de beurre), ceux qui, sous le manteau, colportent de bonnes histoires sur le Führer et, plus encore, sur les «bonzes» du parti. Certes, on se défie en haut lieu de cette Flüsterpropaganda insidieuse et insaisissable. Mais des Allemands, soit dès le début, soit au bout d’un temps plus ou moins long, se sont dressés contre Hitler et ont répudié les doctrines nationales-socialistes. Résistance hétérogène où l’on trouve aussi bien des communistes et des sociaux-démocrates que des conservateurs et des libéraux. Le mouvement auquel sont attachés les noms de l’ambassadeur Ulrich von Hassel, de l’ex-maire de Leipzig, Goerdeler, des généraux Beck et Witzleben est d’essence nettement conservatrice, et les contacts que ces hommes ont pu prendre avec certains chefs socialistes ou syndicalistes ne sauraient masquer l’équivoque de l’entreprise ou les difficultés qui auraient sûrement suivi le succès de la conspiration. Tous comptes faits, ce sont peut-être les Églises qui ont le mieux résisté à la doctrine nazie, car elles apercevaient les prolongements métaphysiques et religieux de celle-ci: l’intention exprimée par le général Ludendorff, par Alfred Rosenberg et, si l’on en croit Hermann Rauschning, par Hitler lui-même, de substituer au christianisme une religion nouvelle fondée à la fois sur l’ancienne mythologie des peuples germaniques et sur l’exaltation de la race. Devant le nazisme, le protestantisme s’est divisé. Même si les «chrétiens allemands», dirigés par l’évêque du Reich Ludwig Müller, ont échoué, de nombreux pasteurs ont accepté sans difficulté le national-socialisme: seule une minorité, l’Église confessante (Bekenntniskirche ), a réussi à préserver les valeurs essentielles du christianisme. Le catholicisme est resté plus uni, appuyé sur l’action du pape Pie XI (l’encyclique Mit brennender Sorge est de 1937) et d’un épiscopat où les cardinaux von Galen, von Preysing et Faulhaber furent, pendant ces années, les véritables chefs spirituels des catholiques allemands. Contre cette résistance, le régime nazi réagit durement: poursuites, condamnations, internement dans des camps de concentration – Dachau est créé dès 1933, Buchenwald en 1937 – ne peuvent venir à bout de l’opposition clandestine.

La vie des Allemands pendant les années 1939-1945 est inséparable de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Il faut seulement signaler l’intensité de l’effort de guerre, puis, à partir de 1943, la violence des attaques aériennes qui frappent les grands centres urbains. En 1945, à la grande différence de 1918, l’Allemagne tout entière devient théâtre d’opérations. Et c’est un pays épuisé moralement et physiquement, totalement désorganisé, dont les chefs militaires signent la capitulation, le 8 mai 1945: la plus grande catastrophe de l’Allemagne et le début d’une période nouvelle de son histoire.

Encyclopédie Universelle. 2012.